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“Dans la maison des morts”, de Michel Lussault : lisez un extrait de notre dernière parution
© Philosophie magazine Éditeur © Éditions Stock
Et si le deuil était aussi un processus géographique, lié aux espaces où nous côtoyons nos morts ? Ayant eu à vivre en quelques mois la mort de son frère puis de sa mère, et s’étant ensuite immergé dans une maison funéraire, le géographe Michel Lussault a pris conscience de l’importance de ces lieux de gestion et de recueillement dans la fabrique du deuil. Il en livre un récit personnel et profond dans son nouvel ouvrage Dans la maison des morts (Philosophie magazine Éditeur/Stock).
Découvrez-en ci-dessous un extrait exclusif. L’ouvrage est disponible en librairie et ici dès aujourd’hui, mercredi 8 avril.
« Oui, l’espace est un doute, je l’éprouve avec intensité ce 8 octobre. Si je sais parfaitement où je me trouve et pourquoi, la signification vécue pleine et entière de la situation n’est pas connue d’avance. Cette signification, il importe bel et bien de la “conquérir” en l’inventant par la cohabitation in situ elle-même, en engageant la transaction avec la dépouille de ma mère et son cercueil, en ne la refusant pas, en ce qui me concerne ; mais d’autres pourraient choisir l’esquive, voire la fuite, le refus, ce n’est pas rare.
Le deuil, un voyage en plusieurs temps
Voici donc la tâche qui m’incombe, me dis-je : la “conquête” du lieu funéraire, d’abord en l’habitant pleinement ces prochains jours, puis en revenant sur cette expérience pour lui conférer une signification, malgré l’absurdité insensée et intolérable de la finitude humaine que le décès d’un proche met en exergue. Oui, je dois écrire afin de partager l’idée suivante : le deuil est un processus géographique, un trajet à travers différents espaces qui commence avec le décès, se clôt en apparence à la fin des obsèques, mais perdure au-delà, à mesure que chacun métabolise les souvenirs de ce que furent les “laps de temps” de vie qu’on a partagés avec un disparu – mot que je prends ici au pied de la lettre, une personne qui s’est absentée de la géographie de mon existence, mais pas de son histoire. Si le défunt reste (éventuellement) actif dans la mémoire, il est retiré de mon habitation contemporaine, sauf à travers des objets qui l’évoquent ou s’il se manifeste explicitement sous la forme du fantôme, du “revenant”, celui qui rompt le pacte signé entre les vivants et les morts et refuse de “passer” outre, qui entend rester “ici-bas”.
Dans le salon Balzac se conforte l’idée que la maison funéraire constitue une véritable “maison des morts”, un espace d’hospitalité qui leur est destiné, où ils se trouvent au centre de l’attention.
La mort “en actes”
On se le rappelle, Vladimir Jankélévitch soutenait que la Mort était un “inconnaissable” et un “impensable” radical. Il développait de bons arguments du point de vue de la philosophie ; toutefois, j’objecterai que si l’expérience directe que chaque individu fera de sa propre mort est inconcevable et indicible, il n’en reste pas moins que les humains en société sont en permanence confrontés aux présences concrètes et effectives de la mortalité “en actes” au sein même des espaces et des temps de vie au quotidien. Ainsi, la Mort (dans toutes ses manifestations) possède-t-elle ses lieux, plus ou moins visibles ou dissimulés, que chacun fréquentera un jour ou l’autre sous l’espèce d’un vivant et, inéluctablement, d’un cadavre. Parmi ces lieux : la maison funéraire, c’est-à-dire l’endroit où les dépouilles sont acheminées sitôt après le décès, où on les “stocke”, on les prépare, on les tient à la disposition des familles, à celle des opérateurs des pompes funèbres. Ici, les vies s’entremêlent avec les morts de la façon la plus tangible qui soit, les exigences de “gestion” et de traitement des corps imposent des procédures et des actes spécifiques.
Là où vie et mort se côtoient
Ici, le recueillement, les chagrins, les pleurs y croisent l’existence et ses besoins (les personnels y vivent, plaisantent, déjeunent), les enjeux déontologiques et éthiques se conjuguent avec les exigences économiques de rentabilité. Ici, les questions de design, de décor et d’esthétique entrent en tension avec les impératifs de fonctionnalité et de conformité réglementaires. Ici, tous ces défunts accueillis et inscrits dans les procédures de pompes funèbres nous enseignent quelque chose d’essentiel : comment savoir vivre avec nos disparus. »
Dans la maison des morts, de Michel Lussault, vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur/Stock. 208 p., 19,50€, disponible en librairie ou ici.