Entretien

Mazviita Chirimuuta : “Les modèles neuroscientifiques doivent être interprétés avec davantage de prudence”

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Mazviita Chirimuuta : “Les modèles neuroscientifiques doivent être interprétés avec davantage de prudence”

Mazviita Chirimuuta. © Emma Sarangi

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Et si les modèles du cerveau que nous livrent les neurosciences étaient beaucoup trop simplificateurs pour être honnêtes ? C’est la leçon d’humilité à laquelle invite le livre The Brain Abstracted (MIT Press, 2024 ; inédit en français) qui a remporté au Royaume-Uni le prix du Royal Institute of Philosophy. Entretien avec Mazviita Chirimuuta, son autrice qui enseigne à l’université d’Édimbourg.


 

Les images du cerveau que véhiculent les neurosciences sont-elles trompeuses ?

Mazviita Chirimuuta : Le statisticien George Box avait cette formule : « Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles. » Les personnes qui développent et utilisent des modèles scientifiques savent pertinemment que si elles veulent que leurs modèles puissent être d’une quelconque utilité, elles sont dans l’obligation de négliger un certain nombre de faits concernant les phénomènes qu’elles considèrent. Cependant, les modèles et autres représentations scientifiques sont communément perçus comme des fenêtres ouvertes sur la réalité, qui se contenteraient de nous montrer simplement les choses telles qu’elles sont et de la manière dont elles sont. Je trouve cela particulièrement inquiétant lorsque certains modèles qui reposent sur l’hypothèse que le cerveau est un ordinateur [un réseau neuronal artificiel dans le cas de l’IA, thèse dite du « computationnalisme »] sont présentés au public comme une réalité au sens propre, alors même que ces modèles négligent de nombreux éléments qui sont par ailleurs parfaitement connus. La thèse principale de mon ouvrage consiste donc à dire les modèles neuroscientifiques doivent être interprétés avec davantage de prudence et qu’ils ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Cependant, je ne prétends pas que les neuroscientifiques eux-mêmes devraient construire des modèles différents, c’est-à-dire moins trompeurs. J’aime paraphraser Karl Marx : « Mon rôle de philosophe est d’interpréter les neurosciences, non de les transformer ! »

Une continuité réductrice, de Pavlov aux transhumanistes

Mais comment savoir que l’image que les neuroscientifiques donnent du cerveau est réductrice ou simplificatrice ? Par rapport à quel point de comparaison pouvez-vous l’affirmer ?

C’est une question qui m’est souvent posée : si la science ne peut pas représenter le cerveau dans toute sa complexité, comment pouvons-nous savoir que cette prétendue complexité existe, alors même qu’elle échappe aux théories et aux modèles neuroscientifiques ? Je propose plusieurs façons de contourner cet obstacle apparent. À travers des études de cas historiques sur les neurosciences théoriques avant et après l’introduction du cadre computationnaliste, nous pouvons étudier certains moments décisifs où les scientifiques ont opté pour des simplifications radicales. Par exemple, au tournant du XXe siècle, des physiologistes comme Charles Sherrington ainsi que des psychologues comme Ivan Pavlov ont tenté de ramener toute l’activité du système nerveux à un fonctionnement de simples réflexes, alors que les recherches ultérieures nous ont montré qu’il s’agissait là d’une simplification excessive. En a-t-on tiré toutes les leçons ? Je soutiens qu’il y a une continuité de l’ethos entre cette époque de la théorie des réflexes et l’époque des neurosciences computationnelles (qui inclut le mouvement cybernétique du milieu du XXe siècle). En neurosciences computationnelles, on suppose par exemple que les neurones fonctionnent comme de simples dispositifs de calcul d’entrée-sortie, comme des composants électroniques ; or la neurobiologie nous apprend que les neurones sont beaucoup plus complexes que cela et que bon nombre de leurs propriétés anatomiques et chimiques sont essentielles à leur fonctionnement, ainsi qu’à leurs interactions avec d’autres cellules non neuronales – ce que les modèles neurocomputationnels ignorent en grande partie. Cela nous oblige à questionner le computationnalisme en tant que métaphysique du cerveau et de l’esprit, surtout dès lors que cette position métaphysique comporte aujourd’hui de nombreuses ramifications : le computationnalisme est actuellement la philosophie dominante dans la Silicon Valley et parmi les transhumanistes qui croient que l’esprit peut être « téléchargé » dans un ordinateur.

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