Dossier/“À qui appartient mon temps ?”

C'est quoi “mon” temps, au juste ? Enquête auprès d'un chronobiologiste, d’une neuroscientifique et d’un philosophe

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C'est quoi “mon” temps, au juste ? Enquête auprès d'un chronobiologiste, d’une neuroscientifique et d’un philosophe

Issue de la série «Sasha ». ©Claudine Doury / Agence VU

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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2026.

La question posée dans ce dossier ouvre implicitement sur une autre interrogation, vertigineuse : au fait, c’est quoi mon temps ? Pour y répondre, nous avons recueilli l’avis d’un chronobiologiste, d’une neuroscientifique et d’un philosophe.

 

Nous savons tous ce qu’est le temps de la nature : il est composé de cycles, parmi lesquels le plus important est l’alternance du jour et de la nuit, à quoi il faut ajouter les cycles des saisons, les marées, les floraisons et les fanaisons, le renouvellement des générations.

Nous savons aussi ce qu’est le temps des horloges ou encore le temps social : c’est un temps conventionnel, qui dépend des unités de mesure que se sont données les humains. Nous avons subdivisé l’année en mois, semaines, journées. Nous avons décidé qu’on travaillait du lundi au vendredi et, en France, qu’on prenait plutôt ses vacances en été. De même, la journée a été divisée en vingt-quatre heures, chacune comprenant soixante minutes, et chaque minute soixante secondes.

Mais, quand je veux savoir ce que c’est que mon temps, je me heurte à une difficulté : il me faut ressaisir l’expérience du temps qui m’est propre, personnelle, et qui est indépendante à la fois de la nature et de la société. C’est une opération mentale assez abstraite, parce que, dans la pratique, chacune de mes actions est toujours imbriquée dans un moment de la journée, dans des échanges vivants avec mon environnement tant au sens écologique qu’humain. Comment faire pour isoler ce mystérieux substrat qui serait ma temporalité propre ?

La liberté au fond du trou

L’un des moyens d’y parvenir est d’instaurer une situation d’isolement radical, comme l’a fait le chronobiologiste Benoît Mauvieux, qui a encadré avec d’autres chercheurs l’expérience DeepTime, du 14 mars au 24 avril 2021. Cette expérience rappelle les travaux pionniers et très médiatisés du spéléologue Michel Siffre : en 1962, ce dernier est resté deux mois dans le gouffre de Scarasson, sans contact avec la surface, puis pas moins de 205 jours dans la Midnight Cave au Texas en 1972, afin d’observer les rythmes de son corps dans le cadre d’un protocole conçu avec la Nasa. Ce que DeepTime a d’unique, c’est qu’il ne s’agissait pas d’accomplir un exploit individuel mais d’observer le comportement d’un groupe de quinze personnes éloignées du reste du monde. « Nous avons identifié plusieurs phases au cours de ces quarante jours, explique Benoît Mauvieux. La première a validé des résultats déjà connus : pendant une semaine à dix jours, on observe que la durée des cycles se distend, à raison d’une à deux heures par cycle. En chronobiologie, on parle d’un “cycle complet” pour désigner une phase de veille suivie d’une phase de sommeil. On sait qu’un humain, quand il ne peut plus se référer au soleil, a tendance à vivre sur des cycles plus longs que 24 heures. L’allongement des cycles est parfois très marqué chez certains individus, jusqu’à 48 heures, mais, en moyenne, sur la durée du protocole, il s’établit à 31 heures, avec 10 heures de sommeil. La spéléologue Véronique Le Guen a même fait une expérience où elle est arrivée à des cycles de 96 heures, avec 60 heures d’éveil suivies de 30 heures de sommeil ! Malgré l’allongement des cycles, la proportion : un tiers de sommeil, deux tiers de veille, a tendance à rester stable. Et en dehors de quelques petits goûters, les gens continuent à manger trois repas par veille. » 

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Temps Liberté Individu Durée