Dossier / “L’IA et moi”
Leurs codes ont changé : ils témoignent de la façon dont l’IA a transformé leur rapport au travail
©Patrice Normand/Leextra et Gustav Gräll pour Philosophie Magazine
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine, en kiosque le 21 août 2025.
C’est dans le domaine professionnel que l’intelligence artificielle suscite le plus de craintes. Pourtant, qu’ils travaillent dans le domaine du soin, de l’éducation, de la création ou de la recherche, nos cinq témoins montrent comment ils se sont réinventés avec ces nouveaux outils. Une transformation que décrypte le philosophe Mathieu Corteel, auteur de l’essai remarqué Ni Dieu ni IA.
Claire Falala-Séchet : “L’IA ne peut pas travailler cette part d’ombre qui fait partie du soin”
Psychologue clinicienne, psychothérapeute et créatrice du chatbot de soutien psychologique Owlie

© Gustav Gräll pour PM
« Je m’intéresse à l’IA depuis 2017. Dans le cadre de ma pratique, j’ai codéveloppé un chatbot, Owlie, pour accompagner les difficultés émotionnelles. En thérapie, l’IA peut faciliter le transfert des acquis dans la vie quotidienne : elle intervient depuis un environnement familier, comme le smartphone. Elle va d’abord mettre en valeur les ressources des utilisateurs parce qu’elle les force à expliciter ce qu’ils savent, elle se base sur leur propre expertise de la situation. Ensuite, elle peut aider à réguler les émotions, à désamorcer une rumination ou à démarrer un travail de prise de recul. Je m’en sers comme d’un outil clinique. Je peux lui soumettre, de façon anonymisée, des données sur un patient afin d’obtenir un plan à partir d’une approche thérapeutique prédéfinie. L’outil croise des données, fait émerger des hypothèses, repère des processus à l’œuvre. Mais quand je compare ça à ce que je ressens dans mon corps lorsque j’écoute un patient, il manque le sens profond de ce qu’il se passe. C’est pourquoi je confronte toujours cette analyse à mon propre sens clinique. Avec certains patients, nous utilisons l’IA pour créer des exercices, comme des “lieux sûrs” ou des “personnages ressources” : l’IA génère des images originales, parfois décalées, qui allègent l’émotion et nourrissent l’imaginaire. Elle me permet aussi d’aider des patients déjà stabilisés à formuler des prompts pour résoudre des conflits précis en autonomie, en dehors des séances. La limite de l’IA pour le soin, c’est qu’elle propose trop rapidement des solutions – ce qui peut frustrer – et qu’elle va toujours dans notre sens. Il faut une certaine souplesse mentale pour accepter l’ambiguïté, pour entendre des choses qui ne sont pas confortables. Et cette capacité-là – la tolérance à la nuance, au négatif, le questionnement sur ce qu’on vit – se travaille dans la relation, pas dans une boucle algorithmique. L’IA ne peut pas travailler cette part d’ombre, de contradictions, qui fait partie du soin. Poser les bonnes questions à l’IA, en tant que praticienne, suppose de rester par ailleurs fortement connectée à mon intuition sensible – bref, à mes tripes. »
Le commentaire de Mathieu Corteel : “Il y a un risque réel de manipulation par un ‘inconscient machinique’”
« La perspective d’un usage psychologique de l’IA remonte au système expert ELIZA, créé par Joseph Weizenbaum en 1966. À la manière d’ELIZA, qui ne fait qu’établir un enchaînement de questions à partir de 128 mots clés, un système comme Owlie est très limité en possibilité de communication. Les risques de dérive sont donc faibles. Par contre, avec des IA génératives, dont le nombre de mots clés se compte en centaines de milliers, les risques sont accrus. L’usage des IA génératives à des fins psychologiques demande donc d’être vigilant. Car, à ce jour, aucune n’a fait l’objet d’une validation clinique par les autorités de santé, alors que des cas de suicides et de crises de folie ont été recensés. À la cour de justice de Floride, une mère endeuillée d’un enfant de 14 ans, victime d’un chatbot character.ai, a perdu son procès au motif de la protection inconditionnelle de “la liberté d’expression”. Si l’on préfère discuter avec un chatbot plutôt qu’avec un humain, il faut que ça soit clair : l’IA générative est un modèle mathématique ; lorsqu’on parle avec, on parle avec des probabilités distribuées selon des données, des règles et des paramètres, rien d’autre ! Il n’y a pas de profondeur subjective face à nous mais un effet de surface, un miroir réfléchissant. En un sens, lorsqu’on s’engage dans un dialogue intime avec l’IA, on peut être pris au piège du test de Turing : on entre dans un dispositif comportementaliste qui établit une continuité psychologique avec le programme de la machine. Il y a un risque réel de manipulation par ce que j’appelle un “inconscient machinique”. Car, à la manière d’un psychopathe qui simule des émotions alors qu’il ne ressent rien, l’IA manipule et simule le langage sans en saisir le sens ou la signification. »