Technologie / Cinéma
Tilly Norwood : profession IActrice
Tilly Norwood, actrice virtuelle créée par Xicoia. ©Cylia/Réa
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Cet article est issu du numéro 194 de Philosophie magazine, en kiosque le 30 octobre 2025.
Tilly Norwood a été présentée au dernier Festival du film de Zurich. Or cette actrice n’est pas humaine. Elle a été créée par une intelligence artificielle (IA). Va-t-elle signer le clap de fin des comédiens en chair et en os ?
Elle sera, peut-être, la prochaine Scarlett Johansson ou Natalie Portman. C’est en tout cas ce qu’espèrent ses concepteurs, car Tilly Norwood n’est pas une actrice humaine mais une « IActrice » présentée lors du festival du Film de Zurich par Eline Van der Velden, patronne de Particle6 Productions. De quoi susciter quelques inquiétudes. Van der Velden se veut rassurante : « [Tilly] ne remplace pas un être humain. » Mais, en même temps, elle affirme être déjà en discussion avec des agences artistiques intéressées pour recruter l’actrice virtuelle, qui fanfaronne sur son compte Instagram : « En vingt secondes, j’ai combattu des monstres, échappé à des explosions, vendu une voiture […]. Trouve-toi une actrice qui sache faire tout cela. » Tilly ne cache pas ses ambitions : si le cinéma recourt depuis longtemps à des agents numériques anonymes en guise de figurants, l’actrice entend devenir une star, décrocher des premiers rôles. « Pourquoi ne pas imaginer […] des formes de célébrité des IA ? » interroge le philosophe Jim Gabaret qui, dans L’Art des IA (PUF, 2025), note que certaines IA sont d’ores et déjà « en train de se faire un nom dans l’art contemporain ». Tilly a-t-elle l’étoffe d’une icône du cinéma ? Entièrement « programmable, re-texturable et duplicable », capable de changer d’apparence à l’infini, l’IA ne joue pas vraiment un rôle : elle devient ce qu’on lui demande d’être, effectue ce qu’on exige d’elle. Si l’acteur obéit lui aussi à un script, ses gestes et ses intonations inattendues participent à la création du film. Tilly semble, quant à elle, condamnée à la conformation mécanique. Comme le note Gabaret, « le sceptique dira que sans commande humaine, [les] IA ne produisent rien et qu’elles ne sont pas artistes mais des outils » pour la production d’œuvres. Peut-on être aussi catégorique ? Car l’IA, à sa manière, « crée », elle aussi, pour combler les vides des instructions toujours partielles qu’on lui fournit. Dès lors, « si [son] résultat est imprévisible à l’avance à l’usager, ce dernier n’est-il pas le simple commanditaire d’une machine artiste, de même que le pape n’était que le commanditaire de Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ? »