Joli mois de mai
Les jours fériés ont-ils encore un sens ?
Saint-Galmier (42), le 8 mai 2025. Rassemblement lors du défilé commémorant la victoire des Alliés, le 8 mai 1945. © Christian Verdet/Zuma Press Wire/Sipa
Le mois de mai accumule les jours fériés, comme autant de promesses que la société contemporaine peine à tenir. Que reste-t-il d’un jour « saint » ou de commémoration quand la société ne croit plus qu’en la performance ? Faut-il repenser l’organisation de ces jours chômés qui le sont de moins en moins ? Le point de vue de Frédéric Manzini.
Pour comprendre le sens que revêtent ces jours fériés particulièrement nombreux en ce mois de mai, il faut rappeler qu’il s’agit à l’origine de fêtes : fête du Travail, fête de l’Armistice, Pentecôte, etc. Le jour férié (étymologiquement le jour « saint ») en effet, n’a pas pour but premier le repos individuel mais le rassemblement autour d’un événement collectif fondateur. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Émile Durkheim explique que ces moments suspendent le temps ordinaire pour faire advenir un temps « sacré », où la société se célèbre elle-même.
“Le caractère distinctif des jours de fête, dans toutes les religions connues, c’est l’arrêt du travail, la suspension de la vie publique et privée, en tant qu’elle n’a pas d’objectif religieux. Ce repos n’est pas simplement une sorte de relâche temporaire que les hommes se seraient accordée pour pouvoir se livrer plus librement aux sentiments d’allégresse qu’éveillent généralement les jours fériés ; car il y a des fêtes tristes, consacrées au deuil et à la pénitence, et pendant lesquelles il n’est pas moins obligatoire. Mais c’est que le travail est la forme éminente de l’activité profane : il n’a d’autre but apparent que de subvenir aux nécessités temporelles de la vie ; il ne nous met en rapport qu’avec des choses vulgaires. Au contraire, aux jours de fête, la vie religieuse atteint à un degré d’exceptionnelle intensité”
Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 1998, p. 438-439
Ces fêtes ne sont pas seulement des pauses : elles créent une synchronisation collective, une respiration commune qui régénère le lien social. Or notre société produit au contraire des temporalités de plus en plus désynchronisées entre les horaires décalés, le télétravail, le travail du dimanche et, d’une manière générale, la disponibilité permanente. Le 1er mai ne rassemble plus que les syndicalisés, l’Armistice du 8 mai concerne une guerre qui semble lointaine, et bien des chrétiens peinent à définir précisément la signification de la Pentecôte.
Le jour férié devient un simple jour où l’on peut rester chez soi, où le sentiment d’appartenance s’efface derrière le repli individualiste de la grasse matinée. Loin d’être anecdotique, cette désagrégation du temps commun montre que la société ne parvient plus à produire des moments où elle se reconnaît comme un tout. Le jour férié n’est plus un rituel mais un simple interstice.
L’autoexploitation et le “repos reporté”
Encore faut-il préciser que ces jours officiellement fériés ne sont pas toujours réellement chômés. L’évolution du travail, marquée par l’autonomie et la gestion par tâches, a créé un paradoxe cruel – car si vous ne travaillez pas le vendredi 8 mai, vous devrez travailler deux fois plus du 4 au 7. Dans bien des bureaux, la veille d’un jour férié ressemble à une scène de panique organisée avec ses emails urgents à traiter, ses réunions avancées et l’injonction pressante à « boucler avant le pont ».
➤ À lire aussi : Faut-il ouvrir les boulangeries le 1er mai ?
Ce phénomène illustre ce que Byung-Chul Han analyse dans La Société de la fatigue (2014). Nous ne vivons plus dans une société disciplinaire où un patron impose l’effort, mais dans une société de la performance où l’individu s’auto-exploite. Loin de la libération qu’il est censé être, il devient un temps contaminé, c’est-à-dire un temps « en creux » défini par la dette des tâches non accomplies. Même au repos, l’esprit gère le stock de ce qui reste à faire. Nous avons perdu la capacité de « l’oisiveté pure », cette disponibilité intérieure qui permettait autrefois à la fête d’être un temps plein. Le jour férié n’est plus un temps accordé, ou « donné » aux salariés : c’est un temps à rembourser.
Variable d’ajustement
Acceptons-nous d’ailleurs une baisse de rythme qui contrevient à nos valeurs contemporaines ? Le déclin du jour férié s’inscrit dans ce que Hartmut Rosa nomme l’accélération sociale. Dans une structure régie par la vitesse, le jour férié fait figure d’anomalie, voire de dysfonctionnement. Rosa montre que pour « rester à sa place » dans le système actuel, il ne suffit pas d’avancer : il faut accélérer en permanence. La stabilité elle-même devient dynamique. Dans cette perspective, le « jour chômé » apparaît moins comme un droit que comme une rupture problématique dans la chaîne des performances.
Or cette rupture est précisément ce qui faisait sa valeur. Le jour férié introduisait une discontinuité assumée, une interruption signifiante. Aujourd’hui, il est absorbé dans une continuité tendue : le travail ne disparaît pas, il se déplace. Reporté en amont ou en aval, il engendre une compression temporelle qui neutralise les effets du repos. Le temps libéré est ainsi préempté par le temps contraint. Ce que nous appelons encore « repos » n’est souvent qu’un différé d’activité, une parenthèse saturée par l’anticipation et le rattrapage. Le jour férié subit alors une désacralisation radicale en devenant une simple variable d’ajustement dans une économie du flux, chargé d’absorber les irrégularités sans jamais remettre en cause la logique d’ensemble.
Le temps comme espace de liberté
Il existe en allemand deux mots pour découper le temps : le Werktag, le jour ouvrable (et littéralement le « jour d’œuvre »), et le Feiertag, le jour férié (et littéralement le « jour de célébration »). Cette distinction n’est pas anodine : elle suppose que le temps humain comporte deux régimes irréductibles, l’un orienté vers la production, l’autre soustrait à toute finalité extérieure.
➤ À lire aussi : Comment changer de rythme ?
C’est précisément cette irréductibilité que nous sommes en train de perdre. Quand le jour férié est anticipé comme un obstacle, compensé comme un retard, ou simplement traversé par les mêmes logiques d’optimisation que les jours ordinaires, il cesse d’être une rupture pour devenir une simple modulation du flux. Il reste dans le Werktag, même quand il prétend en sortir, au sens d’un espace de gestion, traversé par les mêmes exigences, simplement déplacées.
Plus qu’une question de privilège ou de tradition, la question des jours fériés revêt donc un sens profondément politique. Instituer un Feiertag réel, c’est affirmer qu’il existe des temps non finalisés, des moments qui valent par eux-mêmes et non par ce qu’ils rapportent, des discontinuités que la logique dominante ne peut pas réabsorber. Une société qui n’en est plus capable ne perd pas seulement du repos mais perd aussi et surtout la faculté de se rencontrer en dehors de la production, et avec elle la possibilité de se justifier autrement que par ce qu’elle accomplit.
➤ Cet article est exceptionnellement proposé en accès libre. Pour lire tous les textes publiés chaque jour en exclusivité sur philomag.com, avoir accès au mensuel et aux archives en ligne, abonnez-vous à partir de 1€/mois.