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Comment résister à la fatigue ? Réponses avec trois classiques
La Sieste - Peinture de Sir Lawrence Alma Tadema (Alma-Tadema) (1836-1912) - 1868 - Huile sur toile - 130 x 360 - Musée du Prado, Madrid. ©Fine Art Images/Bridgeman Images
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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 septembre 2025.
Alors que nous l’éprouvons tous les jours, la fatigue a rarement été abordée par les philosophes. Pourtant, cet état épouse l’histoire de la pensée. Abordée par certains sages de l’Antiquité, elle est devenue le signe existentiel de l’exploitation capitaliste. Et peut-être le dernier domaine de résistance face à une société de consommation qui nous voudrait infatigables.
Elle est notre compagne de tous les jours. Et pourtant les philosophes se sont rarement penchés sur la fatigue. Elle est trop liée au corps – instrument des instincts et des besoins –, ainsi qu’au travail, longtemps méprisé par les sages au profit de la contemplation. La fatigue est d’ailleurs le signe d’une fragilité qui sied peu à l’éternité des idées pures. Sa valeur reste également difficile à appréhender. Est-elle la conséquence d’une vie saine – on parle alors de « bonne fatigue » – ou l’indice d’une pathologie ? Dès l’Antiquité, les stoïciens en ont perçu les ambivalences. Sénèque considère ainsi qu’il ne faut pas la craindre mais la vaincre. Il vaut mieux ne pas compter ses efforts, aller de l’avant, que de se vautrer dans une paresse confinant à l’apathie. Sénèque est le premier à affirmer qu’il existe une fatigue du repos, une lassitude indifférente qui nous empêche de nous tenir droit sur le chemin de la vie.
“L’épuisement s’empare tout autant, si ce n’est plus, du psychisme que du corps”
Mais, comme le souligne l’historien Georges Vigarello dans son Histoire de la fatigue (Seuil, 2020), la fatigue épouse les révolutions de la réflexion philosophique. Au XVIIe siècle, elle est encore massivement attribuée au corps humain, qu’elle soit glorieuse comme celle du soldat ou misérable comme celle du paysan. Mais lorsque Descartes renvoie tout ce qui dépend du corps dans la sphère de l’incertain et fait de notre pensée la première réalité métaphysique indubitable, cela concerne aussi la fatigue. Il inaugure notre époque : celle où l’épuisement s’empare tout autant, si ce n’est plus, du psychisme que du corps. Inventant la notion de « fatigue d’esprit », le philosophe met le doigt sur cette tension de l’attention qu’il est difficile de maintenir indéfiniment. Ainsi ne craint-il pas d’assumer une forme d’économie mentale. Celui qui a inventé la philosophie moderne affirme n’exercer sa pensée pure que « fort peu d’heures par an ». C’est le meilleur moyen d’aller loin.
Un autre bouleversement vient placer la fatigue au rang de préoccupation majeure de la modernité : la mise au jour des mécanismes de l’exploitation du travail et de la consommation. Si Jean-Jacques Rousseau vante, au siècle des Lumières, une bonne hygiène de vie et l’accueil de la fatigue qui suit naturellement l’effort, tout en condamnant les effets émollients du luxe, il faut attendre les théoriciens du socialisme pour montrer que la fatigue du travailleur est une part essentielle de son aliénation. Elle l’empêche de jouir des fruits de son labeur, de réfléchir à ses conditions de production et de songer à changer les règles du jeu.