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Une pandémie de fatigue : le diagnostic de Byung-Chul Han

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Une pandémie de fatigue : le diagnostic de Byung-Chul Han

© Engin Akyurt/Unsplash

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Depuis le Covid-19, un sentiment de fatigue s’est emparée des individus et de la société. Pour le philosophe allemand, ce n’est pas un hasard. La pandémie a été un grand révélateur et un amplificateur de l'épuisement chronique de nos sociétés néolibérales. 

La pandémie de Sars-Cov-2 est un miroir qui reflète les crises de notre société. Il fait ressortir les symptômes de maladie dont la société souffrait avant même la pandémie. L’un de ces symptômes est la fatigue. Nous nous sentons aujourd’hui tous très fatigués et épuisés. Il s’agit d’une fatigue de fond, qui accompagne notre vie partout et à tout moment, qui nous suit comme notre ombre. Et nous nous sentons encore plus fatigués depuis la pandémie. Même l’inactivité forcée pendant le confinement nous fatigue. Certains ont pu affirmer que le confinement a été l’occasion de profiter des loisirs d’une vie au ralenti. Ce n’est pourtant pas le loisir qui prédomine aujourd’hui, mais la fatigue et la dépression.

“Nous nous réalisons, nous optimisons jusqu’à notre mort. Nous performons et produisons jusqu’à notre mort”

Pourquoi donc nous sentons-nous si fatigués ? La fatigue représente un phénomène mondial. Dans mon livre La Société de la fatigue, publié il y a dix ans, j’essayais de montrer que cette fatigue est une maladie de la société de la performance néolibérale. Le travail en lui-même, si éprouvant soit-il, n’engendre pas une telle fatigue de fond. On peut se sentir épuisé après une journée de travail, mais cette fatigue prend fin, à un moment : après le travail, nous pouvons nous détendre. En revanche, la contrainte que représente l’exigence de performance s’étend bien au delà des heures de travail. Elle s’insinue dans les loisirs, dans le sommeil – et conduit d’ailleurs souvent à l’insomnie. Il est impossible d’échapper à cette exigence intérieure de performance, qui nous poursuit constamment. Nous nous soumettons volontairement et passionnément à la croyance qu’ainsi nous nous accomplissons. Cette contrainte, non pas externe mais interne, à devoir en faire sans cesse donne naissance à une figure fondamentale de la fatigue. Nous nous réalisons, nous optimisons jusqu’à notre mort. Nous performons et produisons jusqu’à notre mort.

À la fois maître et ésclave

Dans la société néolibérale du spectacle, l’exploitation se fait sans domination. Le sujet performant, auto-exploitateur, est à la fois maître et esclave. Tout le monde porte en lui un « camp de travail » [Arbeitslager, l’expression, qui peut choquer, est de l’auteur]. La particularité de ce camp de travail, c’est que l’on en est à la fois prisonnier et surveillant, victime et agresseur. En cela, le sujet auto-exploiteur diffère du sujet obéissant de la société disciplinaire. Un sentiment de liberté caractérise ce sujet auto-exploiteur. Raison pour laquelle l’auto-exploitation est plus efficace que l’aliénation externe. L’écrivain Franz Kafka avait déjà mis en évidence cette liberté paradoxale du serviteur qui s’imagine être maître. Dans un aphorisme il écrit ceci : « L’animal soustrait le fouet au Seigneur et se fouette lui-même pour devenir maître. Il ne sait pas qu’il s’agit là d’un fantasme, qui crée un nouveau nœud sur le fouet du Seigneur. » Cet animal auto-auto-flagellateur représente le sujet accompli de l’auto-exploitation, qui se croit libre.

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