Dialogue
Laurence Joseph-Vanessa Springora : comment trouver la voix pour rompre la loi du silence ?
L’écrivaine Vanessa Springora et la psychanalyste Laurence Joseph. © Franck Ferville pour Philosophie Magazine
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine, en kiosque le 21 août 2025.
L’écrivaine Vanessa Springora a brisé le silence pour se réapproprier son histoire, marquée par la violence et le mensonge. De son côté, la psychanalyste Laurence Joseph, qui a publié cette année un essai remarqué sur la question, aide les victimes d’abus sexuels à prendre la parole. En partenariat avec les Rencontres philosophiques de Monaco, nous les avons invitées à dialoguer sur le sens de ce geste essentiel.
Laurence Joseph : Dès sa parution en 2020, Le Consentement a marqué les esprits. Vous y relatiez la relation d’emprise et de prédation sexuelle que l’écrivain Gabriel Matzneff avait exercée sur vous, de l’âge de 14 à 16 ans, avec la bénédiction des adultes qui vous entouraient. Qu’est-ce qui vous a conduite à rompre le silence pour livrer votre version de cette histoire ?
Vanessa Springora : On ne peut pas tout à fait parler d’une rupture du silence. Si étrange que cela puisse paraître, cette histoire était connue de tous, non seulement de mes proches, mais aussi du grand public auquel Matzneff, qui était alors un écrivain célèbre, racontait ouvertement les choses dans ses livres. C’est d’ailleurs ce que je questionne, l’absence de réprobation des institutions : le lycée où j’étais scolarisée, les éditeurs qui publiaient Matzneff, les journalistes qui l’invitaient dans des émissions de grande écoute, comme Apostrophes de Bernard Pivot à la télévision. Et mes parents, évidemment. Tous, par leur silence, ont cautionné. Ils ont vu et n’ont rien dit. Il faut dire qu’on était à une époque où d’éminents philosophes défendaient publiquement la pédophilie.
L. J. : Il y a également dans votre démarche l’ambition de reprendre la main sur le récit mensonger qu’a pu faire Matzneff d’une relation d’emprise et de viol. Comme vous l’écrivez, « de prendre le chasseur à son propre piège ».
V. S. : C’est exact, j’ai voulu briser le silence dans lequel Gabriel Matzneff a enfermé ses victimes. La souffrance n’a pas de place chez lui. Ses victimes sont des enfants, souvent prostitués comme les enfants de Manille. Dans son Journal, il évoque ses retrouvailles avec l’un d’eux dix ans après les faits. Et la seule chose qu’il a à en dire, c’est qu’il soit devenu physiquement repoussant, moustachu et drogué. Matzneff est incapable de faire un lien entre le fait que ce garçon a été prostitué depuis l’âge de 8 ans et qu’il soit devenu un délinquant toxicomane. Parler de cela, c’est faire taire le bourreau mais surtout rétablir une vérité.
L. J. : Quand cette exigence s’est-elle imposée à vous ?

Vanessa Springora. © Franck Ferville pour PM
V. S. : Il y a d’abord eu le fait d’être devenue mère. C’est une coïncidence, mais mon livre est sorti quand mon fils avait 14 ans, soit l’âge que j’avais au moment des premières relations sexuelles avec Matzneff. Autre élément : la colère. Je travaillais dans l’édition et je voyais que Matzneff continuait à être publié et honoré – en 2013, il a reçu le prix Renaudot… On continuait à admirer un écrivain pédocriminel. Enfin, dernier élément, l’affaire de la petite Sarah du Val-d’Oise : cette fillette de 11 ans avait été attirée par son voisin de 27 ans chez lui pour lui apprendre à embrasser « comme les adultes » avant de lui imposer une relation sexuelle avec pénétration. Alors que sa mère avait porté plainte pour viol, cette plainte a été requalifiée en simple « atteinte sexuelle » sous prétexte que la petite ne s’était pas débattue – ce qui était censé signifier qu’elle était consentante. Ce jour-là, j’ai compris que le consentement était le nœud de tout. Que valait le consentement présumé d’une petite fille de 11 ans ou de moi-même à 14 ans ?
L. J. : Après mes études de philosophie et de psychologie, j’ai commencé à travailler dans un institut médico-éducatif du Val-d’Oise avec des enfants autistes et psychotiques. J’y ai rencontré des enfants à qui il était arrivé des traumatismes semblables à celui de la petite Sarah. En 2006, j’ai découvert qu’une patiente de 11 ans, handicapée mentale, était violée quotidiennement par son grand-père. Après avoir averti mon chef de service, je l’ai accompagnée à la gendarmerie pour qu’elle porte plainte. Lorsque j’ai vu ce petit corps fébrile face à ces hommes en armes et en uniforme, j’ai compris l’impossibilité pour ces enfants d’avoir une voix. Metoo en a fait la démonstration pour les femmes adultes : la capacité de créer un collectif de parole où l’on sera cru et entendu est fondamentale pour avoir le courage de briser le silence. Mais les enfants ne peuvent pas créer un collectif, faire circuler un hashtag, etc. Et les agresseurs le savent. Heureusement, cette fois-là, les gendarmes ont été au rendez-vous. Ils sont tout de suite allés au domicile pour collecter des preuves et la procédure a pu se mettre en place. Cette expérience m’a convaincue qu’il fallait inventer des dispositifs de traitement clinique de la violence sexuelle qui s’attaquent au silence. En philosophie, lors de mes premières communications sur le sujet, mes collègues ne comprenaient pas bien l’enjeu. Le concept de « silenciation » n’existait pas encore – il n’est entré dans le dictionnaire qu’en 2022.