Entretien avec Nick Land

L'apocalypse a déjà eu lieu

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L'apocalypse a déjà eu lieu

Nick Land. © Capture d’écran d’une vidéo Youtube/philosopheasy

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 février 2026.

Cessez de voir le temps qui passe comme une succession chronologique d’événements qui nous mènent du passé vers l’avenir, vers une fin ou un but. La vérité, selon Nick Land, vient du futur. Pour l’homme qui a théorisé l’accélérationnisme, le capitalisme a un caractère fondamentalement apocalyptique.

 

C’est l’un des penseurs les plus singuliers de notre époque. Philosophe, blogueur, écrivain, Nick Land a soutenu en 1987 une thèse consacrée à Martin Heidegger (à l’université d’Essex). Dans les années 1990, il fonde avec la philosophe cyber-féministe Sadie Plant une unité de recherche officieuse sur la culture cybernétique (CCRU) à l’université de Warwick, laboratoire d’idées qui occupe une place importante dans la pensée contemporaine. À la croisée du post-structuralisme, de l’occultisme et de la science-fiction, Land développe un florilège de concepts qui ont marqué l’époque, à commencer par l’accélérationisme. Le capitalisme, identifié avec la technique, est, à ses yeux, un phénomène explosif dont le développement exponentiel est irrépressible. Il est vain de tenter de freiner ou de réguler ce mouvement autonome, « téléoplexique », qui dissout les structures sociales, les formes politiques et jusqu’à l’homme lui-même : il faut au contraire le pousser jusqu’à ses plus extrêmes limites. L’accélération est un processus chaotique, catastrophique. Dépassé, l’homme devra-t-il s’hybrider avec la technologie pour former une nouvelle espèce ? La pensée de Land résonne avec certaines préoccupations transhumanistes. Mais ses positions s’infléchissent à partir des années 2000. Il préconise la création de zones autonomes où les élites pourraient s’affranchir des règles démocratiques qui ralentissent le processus d’accélération. Ses détracteurs lui reprochent sa critique de l’égalitarisme et sa défense antihumaniste d’une sélection dérégulée impitoyable des plus aptes (en matière d’intelligence, de capacité d’innovation, etc.), qui naturalise certaines hiérarchies. Land est accusé de prôner des idées eugénistes et racistes et, de fait, d’être l’une des figures importantes, aux côtés de Curtis Yarvin, des Lumières noires et du mouvement néoréactionnaire, qui influence aujourd’hui l’alt-right américaine et les milieux trumpistes, J.D. Vance en particulier. Aucun doute : Nick Land est un penseur plus que controversé. Récemment encore, il dialoguait avec l’idéologue russe Alexandre Douguine – au cœur de la discussion, l’idée que le futur agit sur le présent. Émigré à Shanghai, il nous a accordé un entretien. Dans un langage souvent cryptique, il évoque un horizon qui hante aussi les extrêmes droites contemporaines, notamment Peter Thiel : l’imminence de l’apocalypse.

« Deux faces sont présentes dans la notion biblique d’apocalypse : un processus catastrophique de destruction d’un côté ; une révélation, un dévoilement de l’autre. »
 

Comment définiriez-vous la « singularité » ?

Certains chercheurs en IA spéculative considèrent la singularité comme l’avènement d’un « singleton » : une intelligence artificielle unique, toute-puissante, autonome et auto-évolutive qui monopoliserait complètement l’horizon, empêchant de façon permanente toute menace contre sa suprématie. Mais je ne pense pas que cela découle de la notion de singularité. Celle-ci est, à mes yeux, plus une sorte de transition dans le temps qui ne dit rien de l’unité ou de la non-unité de ce qui se trouve de l’autre côté de cette transition.

« Elon Musk a exprimé une inquiétude extrême face au risque existentiel de l’IA... tout en affirmant que la probabilité que nous soyons dans une simulation est de 10 000 contre 1. Une cohabitation très étrange ! »
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