Exposition
“L’Âge atomique” : bombe art
L’Âge atomique. Les artistes à l’épreuve de l’histoire. Bruce Conne, Bombhead, 2002, MOMA © Conner Family Trust, San Francisco - ADAGP 2024. Photo Courtesy Magnolia Editions, Oakland, CA.
Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.
Avec cette exposition, le musée d'Art moderne de Paris propose de revisiter, à travers ses représentations artistiques, l’imaginaire de l’atome, depuis sa découverte jusqu'aux explosions à Hiroshima et Nagasaki, de la fascination à la hantise de la fin de l'humanité.
Un gouffre s’ouvre dès l’entrée de l’exposition. Un grand Vide païen selon le titre de l’œuvre de Barnett Newman, accrochée en préambule. La peinture, réalisée en 1946, représente une tache noire, maculée d’une pointe rouge et de blanc, comme un œil nous observant, venu des ténèbres. Elle figure l’homme « devenu sa propre terreur », note le peintre dans ses Écrits. De cette conscience inquiète, le musée d’Art moderne de Paris a tiré un parcours audacieux, depuis la découverte de l’atome jusqu’aux protestations des activistes contre les centrales, en passant par la menace de l’apocalypse. Car la fascination pour les phénomènes intangibles, ce que Marcel Duchamp appelle « l’inframince », révélés notamment dans des empreintes photographiques radioactives, se teinte rapidement d’appréhension, après la découverte de la fission nucléaire en 1938. Les deux bombes lâchées moins de six ans après sur le Japon scellent en effet le destin de l’humanité, qui apparaît désormais comme le principe même de son « obsolescence », selon les mots du philosophe Günther Anders : « Le 6 août 1945 fut le jour zéro. Le jour où il a été démontré que l’histoire universelle ne continuera peut-être pas, que nous sommes en tout cas capables de couper son fil, ce jour a inauguré un nouvel âge de l’histoire du monde. » Des dessins de survivants japonais, appelés les hibakusha, ont été prêtés par le musée du Mémorial de la paix d’Hiroshima. Réunis dans les années 1970, ils forment une collection saisissante de près de 5 000 œuvres, témoignant du traumatisme et de l’horreur. D’autres prêts ont été accordés par des institutions japonaises, dont le musée d’Art contemporain de Tokyo ; ils complètent un accrochage éclectique mais cohérent – incluant des passages qui pourraient paraître obligés, sans être insensés, comme l’enjeu nucléaire du point de vue féministe ou colonial. L’ensemble montre combien l’époque est obnubilée par l’imaginaire d’une puissance menaçante bien qu’invisible. Dans La Société du risque, le sociologue Ulrich Beck note en 1986, l’année de l’accident à Tchernobyl, l’émergence d’un « Moyen Âge moderne du danger », où bruissent, comme des « démons », les « murmures des toxiques et des polluants ». Cette hantise a préoccupé, aux côtés des artistes, d’innombrables philosophes, s’étonnant que l’homme soit devenu l’outil de sa possible destruction. Le photographe Bruce Conner dépeint ainsi en 2002 dans le montage intitulé Bombhead (photo) la silhouette d’un homme en costume, coiffée d’un champignon atomique en guise de tête. L’on peut encore y lire le visage de notre actualité.
L’Âge atomique. Les artistes à l’épreuve de l’histoire / Musée d’Art moderne de Paris / (11, avenue du président-Wilson, Paris XVIe) / Jusqu’au 9/02/2025
À lire : le catalogue de l’exposition aux éditions Paris Musées, sous la direction de Maria Stavrinaki et Julia Garimorth / Musée d’Art moderne de Paris / 42 €