Entretien
La voix de Pénélope. Entretien avec Margaret Atwood
Margaret Atwood. © Thomas Karlsson/DN/TT News Agency via AFP
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Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.
En 2005, l’autrice de La Servante écarlate entreprend de réécrire l’Odyssée du point de vue de Pénélope. Sous la plume de Margaret Atwood, l’épouse d’Ulysse rectifie, depuis les Enfers, les mensonges racontés sur elle avec, en contrepoint, le chœur de ses douze servantes pendues qui la hantent.
Dans l’Odyssée d’Homère, Pénélope semble réduite à tisser un linceul en attendant le retour de son mari. Diriez-vous qu’elle joue un rôle accessoire ?
Margaret Atwood : Pas vraiment. L’Odyssée est le premier western : la garnison tient désespérément le fort, sans savoir que la cavalerie est en route pour la secourir. Le rôle de Pénélope est de tenir le fort, comme elle le peut, en espérant contre toute espérance... tout en étant méprisée par son fils adolescent, assiégée par les prétendants qui dévorent toutes les réserves, dont certains d’entre eux couchent avec les servantes, ou les violent. Je pense qu’elle s’en sort plutôt bien dans des circonstances très dures. Oui, dans l’Odyssée, elle pleure beaucoup et sacrifie du blé, mais elle tient bon grâce à une ruse digne d’Ulysse lui-même.
Mais, de tout ce qu’elle fait en l’absence d’Ulysse, l’Odyssée ne dit presque rien. Pourquoi ?
C’est un bon argument contre l’idée que l’Odyssée aurait été écrite par une femme. J’ai ajouté ces éléments dans mon Odyssée de Pénélope parce que c’est ce qu’elle devait forcément faire : le beau-père était absent, occupé avec ses poiriers – donc personne d’autre qu’elle ne dirigeait Ithaque.
“Ma mère, retourne dans tes appartements et reprends ton ouvrage, […] la parole est l’affaire des hommes” : Mary Beard a fait de cette réplique de Télémaque un symbole de la manière dont, dans les sociétés patriarcales, les femmes sont réduites au silence. Votre Pénélope, au contraire, prend la parole !
Elle peut parler parce qu’elle est morte. Plus personne n’a d’autorité sur elle. Les morts peuvent dire l’indicible, c’est pourquoi on les consulte si souvent comme oracles – voyez le chant XI, où Ulysse remplit une tranchée de sang pour faire remonter les morts, puis consulte Tirésias, entre autres. Ma Pénélope a des problèmes avec les histoires racontées sur elle par les autres. Elle se sent particulièrement coupable au sujet des servantes pendues, qui forment le chœur de l’œuvre et la hantent dans le royaume des morts.
Pénélope a été présentée comme un modèle de fidélité. Dans votre réécriture, elle nie les rumeurs d’infidélité mais souligne une injustice : on exige d’elle une fidélité absolue tandis qu’Ulysse est célébré comme un héros alors qu’il la trompe à de multiples reprise…