Le grand document
François Noudelmann : “De ce cours donné sous l’Occupation ressort l’image d’un ‘tout autre Sartre’, encore une fois”
Jean-Pail Sartre. ©Henri Martinie/Roger-Viollet
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Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.
À l'occasion de la parution le 3 septembre aux éditions Gallimard du cours de philosophie que Jean-Paul Sartre a délivré au lycée Condorcet, pendant l’année scolaire 1942-1943 (lire les extraits dans le cahier central de notre nouveau numéro, à retrouver chez votre marchand de journaux), nous en avons proposé la lecture à un spécialiste de Sartre, François Noudelmann.
La publication du cours de Sartre au lycée Condorcet, à Paris en 1942-1943, offre un document à la fois historique et politique, même s’il traite de questions strictement philosophiques. Le professeur de 37 ans y développe le programme de classe terminale destiné aux élèves de mathématiques élémentaires, composé de psychologie, de logique, de morale et de métaphysique. Les notes recueillies sous la dictée de Maurice Mermet, l’un de ses élèves, n’ont rien de comparable aux séminaires des philosophes à l’université, tels que les éditeurs les publient ces dernières années. Cependant, elles sont riches d’enseignements sur le protocole scolaire et sur la façon dont Sartre, qui a déjà publié des essais et des fictions, le respecte ou y imprime sa marque. Un cours est une performance qui implique une administration, un contrat, un public, un langage et une arrière-scène historique et sociale. Avant d’analyser le contenu du cours, il importe de rappeler sa situation.
Pas de vagues
Revenu d’un camp de prisonniers en Allemagne en 1941, Sartre a retrouvé son poste à Neuilly-sur-Seine, puis a été nommé au lycée Condorcet, où il a succédé à Ferdinand Alquié, qui y exerçait la fonction à titre provisoire, en remplacement d’Henri Dreyfus-Le Foyer. N’en déplaise aux gardiens du temple qui gomment cette mémoire, Sartre, nommé en 1942, a bien pris, en tant que titulaire, le poste qu’un Juif occupait depuis plusieurs années et qui fut révoqué en application des lois antijuives du gouvernement de Vichy. Au-delà de cette archive administrative, enseigner sous l’Occupation impliquait de justifier qu’on n’était pas juif, de déclarer qu’on n’était ni franc-maçon ni communiste, et de prêter serment de fidélité au chef de l’État, les cours se déroulant sous le portrait du maréchal Pétain. Une telle situation ne fait pas de Sartre un collaborateur. Il ne se distingua toutefois pas de la majorité des intellectuels et des artistes soucieux de conserver leur emploi. En bref, Sartre ne fut ni Drieu La Rochelle ni Jean Cavaillès. Cela ne l’empêcha pas, dès la Libération, de devenir le chantre de l’engagement politique.