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Dans la salle de classe de Jean-Paul Sartre, prof de philo sous l’Occupation

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Dans la salle de classe de Jean-Paul Sartre, prof de philo sous l’Occupation

Maurice Mermet (à g.), Jean-Paul Sartre. © Francesca Mantovani/Gallimard photo — © Boris Lipnitzki/Roger-Viollet 

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Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.

Pendant près de dix ans, entre 1931 et 1944, Jean-Paul Sartre a été professeur au lycée. Il n’existait quasiment aucune trace de son enseignement. Jusqu’à ce que Maurice Mermet, l’un de ses élèves au lycée Condorcet, retrouve ses notes dans de vieux cartons. Nous avons rencontré ce désormais centenaire à l’occasion de la publication de ce cours de terminale aux éditions Gallimard. Un témoignage exceptionnel.

 

« Il joue avec sa condition pour la réaliser. » C’est en ces termes que Sartre dépeint le personnage du garçon de café dans L’Être et le Néant. Incarnation de ce qu’il appelle la « mauvaise foi », le garçon de café adhère à sa fonction dans tous ses faits et gestes, comme s’il était un « être en soi », alors qu’il conserve toujours la liberté de se lever chaque matin à 5 heures pour se fondre dans son personnage… ou de rester au lit quitte à se faire renvoyer. Ce qui revient à dire que la vie sociale est un théâtre où chacun de nous joue à « être sur le mode de ce qu’il n’est pas ».

À entendre Maurice Mermet évoquer la figure de son professeur de philosophie au lycée Condorcet, pendant son année de terminale « Math Élém » de 1942-1943, je me plais à penser que Sartre avait peut-être trouvé un moyen d’échapper au piège de la mauvaise foi, de désamorcer le sortilège du personnage du prof de philosophie dissertant sur toutes les questions fondamentales de l’existence comme s’il les inventait lui-même, alors qu’il restitue les théories des auteurs du passé. Plusieurs témoignages datant de l’époque où il était enseignant au Havre dès 1931 font état d’un professeur subversif, qui refusait de noter et choquait les parents d’élèves parce qu’il ne portait pas la cravate, quand il n’emmenait pas ses élèves au club de jazz ou au bordel. Est-ce parce que les temps avaient changé et qu’une année de captivité et deux d’Occupation à Paris avaient réduit les marges de manœuvre de la subversion, toujours est-il que c’est un personnage sensiblement différent que semble avoir incarné Sartre au lycée Condorcet, à Paris. Ni fanfaron ni subversif, Sartre prend très au sérieux sa tâche, sans faire preuve de cet « esprit de sérieux » par lequel l’homme croit pouvoir « se donner à lui-même le type d’existence du rocher » en « enfouissant au fond de lui-même la conscience de sa liberté ».

Du sérieux plein les poches

« C’était un professeur très sérieux et passionnant qui portait beaucoup de soin et d’attention à ses élèves. Il nous enseignait vraiment les bases », m’explique, aux côtés de sa fille, ce centenaire à l’esprit vif et à l’allure élancée dans l’appartement du XVIe arrondissement de Paris où il vit sa retraite après une brillante carrière d’ingénieur des Mines. « Je me souviens de son arrivée dans notre classe, début 1942. J’avais 16 ans. Nous étions quarante-quatre garçons dans la classe. C’était sa deuxième année à Condorcet et c’était notre premier contact avec la philosophie. Nous ne savions rien de lui, ni qu’il avait déjà écrit des livres, ni qu’il était revenu de captivité en Allemagne après la drôle de guerre, ni qu’il allait s’imposer bientôt comme la grande figure de l’intellectuel engagé. Mais on sentait que c’était un gars qui avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi. Petit et trapu, plutôt mal habillé, une veste et des chaussures fatiguées, de grosses lunettes, les yeux saillants avec un fort strabisme et une voix perçante, il s’asseyait souvent sur le bureau pour faire cours. Dans son manteau, on voyait ses poches gonflées par tout un bric-à-brac : une pipe, des paquets de tabac, une boîte d’allumettes de cuisine. Et dans sa serviette de cuir râpé, il avait toujours, en plus de nombreux documents, quelque chose à manger – saucisson ou morceau de fromage… Cela nous impressionnait parce qu’à l’époque, avec le rationnement et les restrictions, c’était une prouesse. »

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