Bac philo 2026
Corrigés du bac philo – filière technologique : explication de l’extrait de “Le Juste”, de Paul Ricœur
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Apolline Guillot, professeure de philosophie, vous propose cette année sa « copie de bac » pour l’explication de texte tombée en filière technologique : un extrait de Le Juste (1995), de Paul Ricœur.
Attention, le corrigé est une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du texte et non de la copie-type attendue par les correcteurs !
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Texte fourni
« On aurait tort de réduire la violence à l’agression, même élargie au-delà de l’agression physique – coups, blessures, mort, entrave à la liberté, séquestration, etc. ; il faut encore tenir compte de la plus tenace1 des formes de la violence, à savoir la vengeance, autrement dit la prétention de l’individu à se faire justice à lui-même. Au fond la justice s’oppose non seulement à la violence tout court, ainsi qu’à la violence dissimulée et à toutes les violences subtiles auxquelles il vient d’être fait allusion2, mais aussi à cette simulation de la justice que constitue la vengeance, l’acte de se rendre justice à soi-même. En ce sens, l’acte fondamental par lequel on peut dire que la justice est fondée dans une société, c’est l’acte par lequel la société enlève aux individus le droit et le pouvoir de se faire justice à eux-mêmes – l’acte par lequel la puissance publique confisque pour elle-même ce pouvoir de dire et d’appliquer le droit ; c’est d’ailleurs en vertu de cette confiscation que les opérations les plus civilisées de la justice, en particulier dans la sphère pénale, gardent encore la marque visible de cette violence originelle qu’est la vengeance. À bien des égards, la punition, surtout si elle conserve quelque chose de la vieille idée d’expiation3, demeure une forme atténuée, filtrée, civilisée de la vengeance. »
1 « la plus tenace » : la plus durable, la plus persistante.
2 « il vient d’être fait allusion » : l’auteur fait référence ici à un passage antérieur au texte.
3 « expiation » : à l’origine, rituel religieux consistant à une souffrance infligée à la suite d’une faute et considérée comme un remède ou une purification de cette faute.
— Paul Ricœur, Le Juste (1995)
Questions
A) Éléments d’analyse
1. Pourquoi aurions-nous tendance à « réduire la violence à l’agression » ? En quoi est-ce un tort selon l’auteur ?
Le sens commun associe volontiers la violence au fait d’initier un conflit ou de nuire à autrui, d’une manière ou d’une autre. Insultes, coups, harcèlement, humiliations… la liste des agressions possibles est longue. Cela n’est pas étonnant : le terme de « violence » vient d’un terme latin dérivé de vis, qui signifie « la force ». Il renvoie donc tout naturellement à la soumission par la brutalité. Mais limiter la violence à cela, c’est en sous-estimer l’ampleur.
Il suffit, pour s’en convaincre, de se demander : quand commence la violence ? D’où vient-elle, où s’enracine-t-elle dans un individu ? Pour le philosophe, sa racine est à chercher dans toute « prétention de l’individu à se faire justice soi-même ». C’est à partir de là que naît la volonté « tenace » d’égaliser soi-même, par la force ou par d’autres moyens détournés, une réalité qu’on juge injuste.
2. À partir de la définition de la vengeance proposée par l’auteur, expliquer en quoi elle constitue une « simulation » de justice.
Dans ce texte, la vengeance est d’abord définie comme une « prétention » à se faire justice soi-même, puis comme « l’acte de se faire justice soi-même ». Le premier terme désigne à la fois une exigence impropre (qui a donné « prétentieux », plutôt péjoratif) et une aspiration réelle (quelqu’un « prétend au trône » d’un pays peut le revendiquer légitimement). Dire qu’on a une « prétention » de se rendre justice, c’est dire à la fois que nous aspirons à la justice… mais que cette dernière ne prend sens qu’à l’échelle collective.
C’est là qu’on peut mieux comprendre pourquoi la vengeance est une « simulation » de justice, et non pas son exact contraire. Elle obéit à une forme de rationalité : se faire justice soi-même, c’est tenter d’apprécier l’ampleur d’un tort et chercher à équilibrer les pertes par des mesures de rétorsion directes ou indirectes. Cependant, elle trahit l’idée même de justice, qui pour traiter les individus à égalité doit obéir à des lois impersonnelles et agir au nom du collectif – et non pas au nom d’un individu ou d’un groupe donné.
3. Par quels moyens est-ce que « la puissance publique confisque pour elle-même [le] pouvoir de dire et d’appliquer le droit » ?
Dans un État de droit, les lois ne sont pas un simple ensemble de coutumes ou un code d’honneur. Le droit lui-même n’a pas de sens hors des structures qui le rendent possible et légitime : des représentants du peuple préparent des textes de loi, les amendent, les ajustent, puis ceux-ci sont appliqués par des agents qui ne parlent pas en leur nom propre mais au nom des institutions qu’ils représentent.
Ce n’est qu’en vertu de cette abstraction et de ce déplacement par rapport à la situation particulière initiale que la justice peut parler au nom de tous, et pas uniquement au nom de la personne lésée. Mais comme le souligne le terme de « confisquer », ce détachement qu’opère le droit vis-à-vis des personnes lésées – avec sa temporalité propre, ses contraintes, ses défauts… comporte son lot de frustrations.
4. À partir d’un exemple, expliquer en quoi la punition demeure une forme « civilisée » de la vengeance.
La sentence rendue dans un tribunal a toujours une parenté, même éloignée, avec la vengeance, car elle obéit au principe de proportionnalité. De la même manière que la loi du Talion – « œil pour œil, dent pour dent » – établit une forme d’équilibre entre les torts et la réparation, la justice essaye de faire correspondre à certains dommages, certaines peines. On ne condamne pas à perpétuité pour un stationnement gênant !
Mais la parenté entre vengeance et punition s’arrête là : en effet, la seconde est le résultat d’un processus de « civilisation », qui détache l’appréciation du tort commis du seul jugement individuel, pour le confier à la société. Pour juger un criminel, on passera par une étape d’instruction, pour qualifier son acte de la manière la plus précise possible ; ensuite, l’interprétation du droit sera effectuée dans le cadre très formel d’une procédure judiciaire ; enfin le jugement sera rendu et correspondra à la gravité des faits – non pas telle qu’elle a été ressentie par un individu donné, mais telle qu’elle a été débattue et élaborée par des discussions et des échanges. Ces étapes court-circuitent et « filtrent » le lien entre une passion individuelle (la colère, la tristesse, l’indignation), le jugement et le passage à l’acte.
B) Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l’auteur tente de répondre ici ?
Ricœur se demande dans ce texte la nature du lien entre la prétention individuelle à venger ses torts, et la capacité d’une société à rendre la justice. La punition ou la peine prononcée par un juge gardent-elles des traces du désir de vengeance ?
2. Dégager les différents moments de l’argumentation.
- Pour montrer comment la justice transfigure le désir de vengeance, Paul Ricœur procède en trois moments. D’abord, il requalifie ce que le sens commun appelle « violence », qu’on définit souvent comme simple « agression », pour y inclure la vengeance sous toutes ses formes : « On aurait tort de réduire la violence à l’agression […] la prétention de l’individu à se faire justice à lui-même ».
- Une fois cette définition établie, il montre que la justice se distingue non seulement de la violence, mais aussi de la vengeance qui pourtant tente de l’imiter : « Au fond la justice s’oppose non seulement à la violence tout court […] l’acte de se rendre justice à soi-même. »
- Dans un dernier moment (« En ce sens […] par la puissance publique »), il prend le temps de montrer que la justice n’est pas la simple négation de la vengeance, c’est sa confiscation et sa transfiguration rationnelle par les institutions de l’État de droit.
3. En prenant appui sur les éléments précédents, dégager l’idée principale du texte.
Dans ce texte, Ricœur dévoile l’arrière-plan de toute procédure judiciaire, de tout procès, et du droit en général : le conflit, le différend, la querelle, et in fine la violence. La codification du droit, l’instruction d’un procès, la délibération et la prise de décision judiciaire, témoignent d’un choix d’aller contre la violence en la transfigurant et en lui faisant perdre toute légitimité.
C) Commentaire
1. Selon ce texte, est-ce à la société ou à l’individu de rendre la justice ?
À la lecture du texte, difficile de défendre qu’il reviendrait à l’individu de rendre la justice ! Pour Ricœur, le sens même de la justice est d’élaborer par le discours – le droit, le procès, la décision de justice – une alternative à des mobiles individuels toujours traversés par le désir de vengeance. Ici, la société n’est pas entendue comme un simple groupement d’individus, mais comme un système distributif, qui répartit enter les citoyens des biens, des droits, des responsabilités, des libertés, du pouvoir, de la reconnaissance, etc.
Mais Ricœur ne prétend pas que la justice supprime le sentiment d’injustice, ou élimine le désir de vengeance. Le texte lui-même en témoigne : au début, la vengeance est assimilée à la « prétention » à pouvoir se faire justice soi-même – le sentiment d’être victime d’iniquité, et la perception aigüe que « les choses ne devraient pas se passer ainsi ». On peut se demander si cette « prétention » ne demeure pas, au-delà de la décision judiciaire, obtenue au terme de l’affrontement des arguments et des contre-arguments. Nulle sentence ne peut dissiper totalement la douleur ou l’humiliation. Le procès traduit le conflit et le désir de vengeance dans une forme « civilisée » et codifiée, la métabolise pour éviter que la violence n’empoisonne la société, mais au prix d’une « confiscation ». Le terme employé par Ricœur, ici, n’est pas anodin, et mérite qu’on s’y arrête : le sentiment d’injustice et le désir de vengeance seraient une forme de propriété privée de l’individu, dont celui-ci serait arraché par la justice. Mais peut-on seulement séparer l’individu de son désir de justice ? En lieu et place d’un bien « confisqué », persiste toujours une béance, un manque, qui peut empoisonner à son tour la vie de la victime. Ce manque peut être comblé par le temps, le pardon, ou encore des procédures comme la justice restaurative, mise en scène par Jeanne Herry dans Je verrais toujours vos visages (2023). Il peut aussi passer par des actes militants, lorsque les défauts des procédures judiciaires sont pointées du doigt : c’est le cas des violences faites aux femmes et aux enfants, dont les plaintes sont souvent classées sans suite. Ce dernier exemple ouvre une question plus large : la justice est un idéal, mais l’institution judiciaire, elle, repose encore sur des choix humains – parfois défectueux, biaisés, perfectibles. Et dans ce contexte, c’est bien l’engagement de certains citoyens qui permet à la justice de continuer à tenir sa promesse – de permettre une alternative à la violence et de rendre sa part à chacun.
Si le désir de se faire justice soi-même persiste, ce n’est donc peut-être pas une mauvaise chose : comme l’explique Laurence Devillairs dans Vengeance. Le droit de ne pas pardonner (2026), le refus de pardonner ou de s’en tenir à une décision de justice qu’on juge imparfaite… peut être une force émancipatrice pour la société.
2. La justice est-elle nécessairement violente quand elle punit ?
En apparence, rien de plus froid et rationnel que l’énonciation d’une sentence, à l’issue d’un procès : on est loin d’un règlement de comptes sur le ring. Pourtant, pour Ricœur, l’acte de juger conserve une part irréductiblement punitive : « La punition, surtout si elle conserve quelque chose de la vieille idée d’expiation, demeure une forme atténuée, filtrée, civilisée de la vengeance. » La violence est déplacée sur le terrain du langage, mais elle reste présente. La joute est verbale et le cadre formel, mais les enjeux sont bien réels. Liberté de se déplacer, réclusion, sanction financière parfois lourde, enjeux de réputation ou d’employabilité… La punition pose toujours une empreinte sur le corps du condamné.
De son côté, la victime se trouve dépossédée de toute prétention à se faire justice soi-même, mais elle se voit offrir une forme de vengeance institutionnalisée, domestiquée par le droit. Cette violence légitime exercée en retour (emprisonnement, amende, peine d’intérêt général…) doit pouvoir lui procurer une satisfaction détournée. On en voit la marque dans les procès médiatiques : au sortir de l’audience, les parties civiles sont interrogées sur leur sentiment face à la décision rendue. La peine était-t-elle « méritée », sont-ils « soulagés » ? Peut-être que la société cherche ainsi à retrouver, dans l’issue d’une procédure, le soulagement que peut procurer la vengeance.
Retrouvez l’ensemble des corrigés de l’épreuve du Bac philo 2026 :
➤ Filière générale :
1. Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?
2. Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?
3. Explication de texte : un extrait de Humain, trop humain, de Friedrich Nietzsche (1878)
➤ Filière technologique :
1. Débattre, est-ce chercher la vérité ?
2. La technique peut-elle être mauvaise ?
3. Explication de texte : un extrait de Le Juste, de Paul Ricœur (1995)