Bac philo 2026
Corrigés du bac philo – filière générale : explication de l’extrait de “Humain, trop humain”, de Friedrich Nietzsche
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Mathias Roux, professeur de philosophie, vous propose cette année sa « copie de bac » pour l’explication de texte tombée en filière technologique : un extrait de Humain, trop humain (1878), de Friedrich Nietzsche.
Attention, le corrigé est une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du texte et non de la copie-type attendue par les correcteurs !
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Texte fourni
« Les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n’importe quel autre résultat : c’est en effet sur la compréhension de la méthode que repose l’esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l’absurdité. Les gens cultivés ont beau apprendre autant qu’ils veulent des résultats de la science, on s’aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu’ils y proposent, que l’esprit scientifique leur fait défaut : ils n’ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée, qui, à la suite d’un long exercice, a pris racine dans l’âme de tout homme de science. Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient qu’ainsi tout est dit. Avoir une opinion signifie par là même chez eux : en devenir aussitôt fanatique et finalement la prendre à cœur comme une conviction. Ils s’échauffent, à propos d’une chose inexpliquée, pour la première idée qui leur passe en tête et qui ressemble à une explication. D’où résultent continuellement, notamment dans le domaine de la politique, les plus fâcheuses conséquences. C’est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond ; alors il saura toujours ce que c’est qu’une méthode et combien est nécessaire la plus extrême prudence. »
— Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (1878)
Introduction
Les progrès de l’esprit humain en matière de rationalité reposent moins sur l’acquisition des connaissances scientifiques que sur celle de la méthode scientifique. Telle est la thèse de cet extrait de Humain, trop humain de Friedrich Nietzsche qui, dans le contexte contemporain marqué par le succès de fausses informations et de théories du complot, démontre qu’un texte de philosophie reste toujours, d’une manière ou d’une autre, d’une parfaite actualité. En effet, à travers ces lignes, l’auteur pointe un problème toujours prégnant de nos jours, à savoir que l’accumulation générale des connaissances scientifiques et leur diffusion au plus grand nombre ne provoquent pas automatiquement une réduction de la superstition et du fanatisme.
Première partie : du début à “de l’absurdité”
Nietzsche définit « l’esprit scientifique » par la compréhension de la méthode scientifique. Remarquons d’abord que, s’il évoque « les méthodes » au pluriel, c’est pour ensuite utiliser un singulier (« la méthode »), montrant ainsi que, par-delà la diversité des disciplines scientifiques, il existe une unité de méthode. C’est l’attachement à cette méthode qui définit ce qu’on nomme l’esprit scientifique. Depuis le XVIIIe siècle, elle se caractérise par le fait de douter des explications des phénomènes de la nature qui font intervenir des causes dont on ne peut pas faire l’expérience. Ce qui implique de privilégier des hypothèses explicatives dont les conséquences sont vérifiables grâce à des expériences que les savants auront conçues dans ce but (pour rappel, l’hypothèse est la réponse que je pense la plus probable à la question que je me pose). Par exemple, pour expliquer le mouvement de chute d’un corps (une pierre) à la surface de la Terre, on se refuse à envisager, comme Aristote le faisait, l’existence d’une force inhérente à la pierre qui la reconduirait à son lieu naturel (le sol) après avoir été lancée en l’air. Cette force mystérieuse ne pouvait en aucun cas être directement observée. En expliquant le mouvement comme le résultat de l’interaction de deux corps et de leur masse respective, Newton put ainsi établir les lois du mouvement sans mobiliser l’existence hypothétique d’une force inscrite au cœur de la matière. De la même manière, pour comprendre le phénomène de la vie, les scientifiques tournèrent progressivement le dos à une notion aussi confuse que l’âme.
Or, prévient Nietzsche, le maintien de cet esprit scientifique dans la population nécessite d’être autant, sinon plus, initié à la méthode qu’aux résultats, c’est-à-dire aux théories à proprement parler. Au point, dit-il, qu’il serait plus préjudiciable d’oublier la méthode pour les obtenir que les théories obtenues. En effet, seul l’esprit scientifique peut empêcher le retour de la superstition et de l’absurdité. L’auteur ne fait pas si bien dire : il est de plus en plus courant que des gens déclarent que la Terre est plate malgré une théorie multimillénaire prétendant le contraire ! Idée absurde en ce sens qu’elle n’a aucune autre base objective. Reste, avec la suite du texte, à comprendre pourquoi.
Deuxième partie : de “Les gens cultivés” à “ressemble à une explication”
D’où vient donc la persistance de cette attitude intellectuelle ? La notion de superstition permet d’avancer un premier argument. La superstition consiste à croire en quelque chose pour, à la fois, combler un vide explicatif (trouver la cause d’un effet) et soulager l’angoisse produite par le fait de ne pas savoir. En effet, les êtres humains ont toujours cherché à comprendre la nature pour en anticiper le cours et moins en dépendre, réduisant ainsi la crainte liée à l’incertitude du lendemain. La superstition offre cette possibilité : par exemple, en interprétant un fait quelconque comme le signe que quelque chose de positif ou de négatif va arriver – ce qui permet soit de s’y préparer, soit d’essayer de l’éviter.
Il est intéressant de constater que ce travers touche tout autant « les gens cultivés » – ce qui signifie ici « instruits » – que les autres. Autrement dit, il y a une pente naturelle de l’esprit humain à se livrer à la superstition. Celle-ci venant satisfaire un besoin psychologique que l’acquisition de connaissances scientifiques ne parvient visiblement pas à éliminer. Quant à la phrase « Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient qu’ainsi tout est dit », on peut mettre en relation le constat de l’auteur avec une notion de psychologie sociale apparue récemment : le biais cognitif. L’un des plus puissants s’appelle le biais de confirmation : il consiste, pour un individu, à être plus attentif aux informations qui confirment ce qu’il pense déjà qu’à celles qui contreviennent à sa théorie personnelle. Ce biais joue un rôle particulier dans le cadre de ce qu’on appelle « les théories du complot », qui émergent lorsque certains pensent que la version officielle ou médiatique d’un événement n’est pas la bonne et qu’elle sert à cacher la réalité des faits. Ils vont alors, en guise d’arguments, sélectionner uniquement les faits qui confirment leurs idées initiales au mépris d’évidences.
Les critiques de Nietzsche s’appuient sur le fait que les hommes n’aiment pas l’état d’incertitude dans lequel nous plonge ce doute dont il faut pourtant faire preuve en sciences tant que l’on n’a pas obtenu de résultats fiables. L’auteur utilise le registre de l’émotion (« ils sont alors tout feu tout flamme », « la prendre à cœur », « Ils s’échauffent »…) qui s’oppose à la raison. Il dénonce le fanatisme, attitude extrémiste où l’esprit adhère totalement à lui-même de sorte qu’il ne laisse plus aucun interstice pour le doute. Il se produit quand une simple « opinion », c’est-à-dire une croyance non intégralement fondée en raison et comportant donc une part de subjectivité, devient une « conviction » à leurs yeux. Ce dont il n’y a plus de raison de douter.
Troisième partie : de “d’où résultent” à la fin du texte
Le dernier temps du texte délivre un avertissement. Nietzsche affirme que le plus grand danger de cette disposition d’esprit concerne la politique, c’est-à-dire le domaine du gouvernement des hommes et de l’administration des choses. La politique désigne l’activité menée en commun par les êtres humains pour décider de leur avenir commun, définir les buts collectifs qu’ils se donnent et les moyens d’y parvenir.
Or, la remarque de l’auteur peut nous étonner dans la mesure où, en politique, contrairement à la science, rien n’est jamais certain. C’est pourquoi nous votons en fonction d’opinions plus ou moins bien fondées mais pas au nom de savoirs scientifiques. Certes, les connaissances scientifiques permettent d’éclairer la prise de décision politique mais elles ne se substituent pas au débat et à la délibération du peuple.
À ce titre, il est très intéressant d’observer que, justement, pour Nietzsche, même si la politique n’est pas une science, il convient néanmoins d’adopter un esprit scientifique dans l’approche des affaires de la cité afin d’éviter le fanatisme. Et savoir douter, s’informer, critiquer pour déterminer ses choix politiques de la façon la plus éclairée possible.
Conclusion
Il n’est pas interdit de reformuler la thèse de Nietzsche avec une expression qui revêt de nos jours une importance particulière : l’esprit critique. Son texte est une invitation à cultiver en nous cet esprit, afin d’éviter d’être manipulé ou de nous manipuler nous-mêmes en adhérant à des idées qui nous plaisent davantage par les émotions et les sentiments qu’elles nous procurent plutôt que par la solidité de leurs raisons – c’est-à-dire des arguments permettant de les étayer.
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