Entretien
Alberto Manguel : “Nous sommes tous assiégés”
Extrait de la série “The Mouth of Krishna” (détail). © Albarran Cabrera – Anna Cabrera et Ángel Albarrán
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Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.
L’Iliade et l’Odyssée font partie de ces livres qu’on a lus avant de les avoir ouverts. Le cheval de Troie comme le chant des sirènes habitent nos lieux communs. Mais au-delà de la métaphore, fait remarquer Alberto Manguel, chacun de nous est un Troyen assiégé.
Qu’est-ce qui caractérise la lecture d’Homère ?
Alberto Manguel : Nous venons au monde en quelque sorte en ayant déjà lu Homère. L’Iliade et l’Odyssée font partie de ces œuvres de la culture occidentale auxquelles nous faisons référence même sans les avoir lues. Concrètement, une bonne partie de l’histoire de la lecture de ces œuvres ne passe pas par leur lecture... Avant même de découvrir les humeurs d’Achille et les ruses d’Ulysse, nous savons déjà que ces récits nous content l’expérience de tous les combats humains et de tous les déplacements humains. Nos plus anciennes métaphores ne disent rien d’autre lorsqu’elles affirment que toute vie est un combat ou que toute vie est un voyage. Que l’Iliade et l’Odyssée aient été inspirées par ces notions ou que ce fût le contraire importe finalement assez peu car un livre et son lecteur sont l’un et l’autre des miroirs qui se reflètent sans fin.
Comment s’articule la lecture des deux poèmes ?
Nous sommes obligés de les concevoir ensemble puisque nous les avons mis sous la tutelle d’Homère, personnage que nous avons inventé par la suite. Quels sont les effets de cette conception : lorsque nous lisons Don Quichotte, nous pouvons argumenter qu’il s’agit d’un roman d’aventures ou d’un roman intellectuel ou psychologique mais, si nous le mettions en regard d’une épopée islandaise, nous le lirions comme une épopée psychologique face à quelque chose qui relève de la pure action. En revanche, face à L’Idiot, de Dostoïevski, il nous apparaîtrait plutôt comme un roman d’aventures ou une sorte d’épopée.
L’Iliade face à l’Odyssée fait que nous avons tendance à lire l’Odyssée comme l’aventure d’un seul homme et l’Iliade comme l’histoire d’une seule guerre, alors qu’il y a des rumeurs de guerre dans l’Odyssée et bien évidemment des aventures individuelles dans l’Iliade. C’est à cela que fait référence Raymond Queneau lorsqu’il écrit dans sa préface à Bouvard et Pécuchet, roman inachevé de Flaubert, que « toute grande œuvre est soit une Iliade, soit une Odyssée ». Si nous prenons l’Odyssée comme modèle, nous avons tendance à lire tout livre comme l’Odyssée, et idem avec l’Iliade. Ce n’est pas du réductionnisme : je pense plutôt que c’est un cadre utile que le lecteur peut emprunter à sa guise pour réfléchir sur une œuvre.