Dossier/“À qui appartient mon temps ?”
Yves Citton : “L’attention se décline sur des modalités plus épanouissantes que celle de la concentration”
©William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2026.
Pour prolonger la lecture de notre dossier, nous avons proposé au philosophe Yves Citton de nous présenter un essai qui risque de faire date, Attensité ! Manifeste du mouvement de libération de l’attention. Ses auteurs, les membres du collectif The Friends of Attention (universitaires, intellectuels, artistes, amateurs et artisans), ont élaboré des moyens concrets de résistance face à la « fracturation » de nos capacités mentales, des individus et de nos démocraties par les réseaux sociaux et le capitalisme de plateforme.
« La définition de l’attention telle qu’elle prévaut actuellement nous piège parce qu’elle ne désigne qu’une de ses modalités. Lorsque nous disons d’une personne qu’elle se montre attentive, nous nous référons en général à sa capacité de concentration sur une tâche particulière, la plupart du temps sur écran.
Cette définition s’inscrit dans le cadre d’une histoire technique des sciences de l’attention. Depuis les années 1870 en Allemagne, où émerge la psychologie expérimentale, jusqu’aux neurosciences actuelles, on a construit des appareils destinés à mesurer nos facultés attentionnelles – la plupart du temps devant des machines. On fait circuler des lumières devant nos yeux, on nous expose à des bruits plus ou moins forts, à une fréquence plus ou moins rapide… afin de comprendre ce à quoi notre appareil sensoriel est sensible. Les capteurs mesurent une capacité de concentration fixe et intense, disposée au sein d’une intégration homme-machine. Ces recherches ont par ailleurs souvent été financées par le complexe militaro-industriel, notamment dans un contexte de guerre froide. L’exemple type de ce modèle très réduit d’attention place un soldat devant un écran de radar où il doit reconnaître une attaque de missile soviétique. Mais c’est aussi le modèle du bon élève suspendu aux lèvres de la parole professorale.
Ce type d’attention repose sur cinq caractéristiques. Premièrement, l’équivalence entre attention et concentration – impossible pour le soldat de lire un livre pendant qu’il surveille son radar, ou pour l’élève de regarder par la fenêtre au risque de rater ce que dit le prof. Deuxièmement, sa propension à nous isoler les uns des autres – je ne peux pas bavarder avec mon voisin lorsque je suis concentré. Troisièmement, elle ne peut se fixer que sur un unique objet. Quatrièmement, elle s’intègre dans un certain régime de pouvoir : le système scolaire ou la discipline militaire. Et cinquièmement, ce régime repose sur la compétition – être plus rapide que les Soviétiques ou finir premier au classement d’un concours.