Entretien
Yves Citton : “Cessons de nous lamenter sur une prétendue perte de l’attention !”
Yves Citton. ©Didier Goupy / Signatures
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Il y a dix ans, le philosophe Yves Citton faisait paraître Pour une écologie de l’attention, un livre majeur qui lançait un grand débat sur l’exploitation de notre « temps de cerveau disponible ». Il revient aujourd’hui sur cette idée et montre qu’il faut parler de l’attention au pluriel. Sans dramatiser.
L’omniprésence du numérique n’est pas un thème nouveau, et nous sommes de plus en plus à nous sentir privés par notre téléphone ou notre ordinateur de nos ressources attentionnelles. Dix ans après la parution de son ouvrage de référence, Pour une écologie de l’attention (Seuil ; dernière édition « Points », 2021), le philosophe Yves Citton précise son point de point de vue.
Que pensez-vous de la masse de plus en plus importante de discours s’inquiétant d’une crise de l’attention ?
Yves Citton : Je voudrais d’abord replacer ces interrogations dans la perspective développée par Jonathan Crary dans son essai Suspensions of Perception [2000, inédit en français], où il analyse les discours de crise sur l’attention au XIXᵉ siècle. Crary parle d’une « crise permanente de l’attention », qu’il attribue au capitalisme et au développement des technologies. De nouveaux dispositifs reconfigurent notre manière d’exploiter notre attention, notre « temps de cerveau disponible » – selon l’expression célèbre de l’ancien président-directeur général du groupe TF1, Patrick Le Lay –, ainsi que notre capacité à nous concentrer sur une activité unique. Parallèlement, ils alimentent un sentiment récurrent de crise, voire d’apocalypse. J’aime prendre l’exemple d’une gravure d’environ 1820 intitulée La Kaléidoscomanie. Elle dépeint une dizaine de personnes si fascinées par l’observation d’un kaléidoscope que leur entourage les dupe ; une sorte de fin du monde provoquée par la distraction. On a donc affaire à un processus permanent bien qu’en constante évolution. D’année en année, l’irruption de nouveaux dispositifs transforme légèrement sa forme, ce qui introduit des pratiques et des réactions imprévues. Quelques décennies plus tard, ces mêmes objets s’intègrent dans les usages courants et cessent d’être considérés comme dangereux. Personne aujourd’hui ne pense plus que les kaléidoscopes représentent un risque. On accusait autrefois le cinéma de favoriser la criminalité ou la perversion, puis c’est devenu une pratique culturelle ordinaire. Replacer les débats actuels sur l’attention dans cette longue histoire de transformations technologiques et des réactions qu’elles engendrent me paraît essentiel.
Leur caractère récurrent est-il la seule raison de prendre de la distance vis-à-vis de ces postures alarmistes ?