Entretien
« Versailles, l'immortel éphémère ». Entretien avec Alain Baraton
Alain Baraton, jardinier en chef du domaine national de Trianon et du parc du château de Versailles. ©Bruno Charoy / Pasco&co
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Il est le serviteur du roi des jardins : Versailles, 850 hectares au total, 43 kilomètres d’allées, 32 hectares de pelouse, un million de fleurs et quelque 10 millions de visiteurs annuels. Bienvenue dans le royaume d’Alain Baraton, jardinier en chef du domaine du Roi-Soleil.
Vous avez consacré près d’un demi-siècle à la préservation, l’entretien et la sauvegarde des jardins du château de Versailles. Qu’est-ce qui vous a amené ici en particulier ?
Alain Baraton — Je suis le cinquième d’une famille de sept enfants et j’étais un peu le cauchemar de mes parents. Un désastre scolaire qui m’a conduit dans un lycée d’horticulture loin des études traditionnelles de mes frères et sœurs, qui m’avaient surnommé « la bouse ». Moi, j’avais deux passions : les arbres et la photographie. Pour me payer mes vacances d’été, je suis entré à Versailles comme caissier... et je n’en suis plus jamais parti : j’avais 19 ans, c’était en 1976.
Qu’est-ce qui vous a séduit à l’époque ?
A. B. — D’abord l’espace : 850 hectares, pour quelqu’un qui a la passion des arbres, c’est un sacré espace de liberté ! Ensuite, je me suis rendu compte que Versailles, c’est un nom. Sans commune mesure avec d’autres châteaux ou monuments historiques. Si vous dites que vous travaillez à Versailles, tout de suite, ça en impose. C’est un lieu à part, à la fois historique et hors du temps. Un lieu de pouvoir inégalable.
« Versailles est vraiment le lieu de tous les pouvoirs : les perspectives sont imposées, on vous indique la direction à emprunter ou à observer ! »
Un jardin de pouvoir ?
A. B. — Bien sûr. C’est avant tout un jardin d’autorité. C’est montrer à la face du monde qu’on possède le paysage et qu’on le modèle au bon plaisir du Roi. Louis XIV ne veut pas tant un beau jardin qu’un jardin imposant. Imaginez, vous arrivez à pied, comme autrefois en traversant la France. Qu’avez-vous vu durant votre périple ? Des forêts, des marécages, des champs, des prairies et, tout à coup, vous parvenez dans un endroit où tous les arbres sont au garde-à-vous, rien ne dépasse, tout est taillé au cordeau. Vous avez changé de monde. Vous êtes dans le jardin d’un être quasi divin puisqu’il dompte la nature et oblige ses visiteurs ! Il ne vous laisse même pas la liberté de regarder où vous voulez. Le regard est dirigé. Les perspectives sont imposées. Vous vous rendez compte qu’on a été capable de créer un jardin où on vous indique même la direction à emprunter ou à observer ! C’est vraiment le lieu de tous les pouvoirs. Mais ce n’est pas tout. J’ai mis du temps à comprendre que le jardin à la française offre un autre avantage : c’est peut-être le seul jardin qui ne vieillit pas. Il y a une forme de dialectique entre l’éphémère et l’immortel. D’ailleurs, le jardin français est né du jardin italien dans lequel on mettait toujours des plantes en pot pour symboliser le culte du bel Adonis qui partageait sa vie entre l’enfer et la terre. Mais les Italiens allaient même plus loin. Les plantes dans leurs vases ne devaient pas être arrosées pour que leur mort soit visible, témoignant de l’aspect éphémère de notre présence sur Terre. Et en même temps, la permanence du paysage renvoie à l’immortalité. Quand Louis XIV contemple la vue depuis le château, il voit des buis et des haies qui sont toujours à la même hauteur, comme si le temps n’avait pas de prise sur lui. Il voit un « tapis vert » (comme le dit son jardinier André Le Nôtre), d’un vert uniforme et permanent. Une fois à maturité, son jardin ne bouge plus, aussi longtemps qu’il est normalement entretenu. D’ailleurs, à Versailles, le végétal en tant que tel n’existe pas comme individu. L’arbre n’est jamais représenté de manière naturelle. Soit il fait partie d’un alignement, d’un rideau, et c’est la succession des arbres qui est importante, soit il appartient à un bosquet. Et quand enfin l’arbre apparaît seul, c’est une topiaire, taillée pour lui donner une forme géométrique. À Versailles, l’arbre ne peut pas s’exprimer, pas plus d’ailleurs que les petites fleurs sauvages : tout doit être vert, pas de fantaisie. Louis XIV disait que ses jardins devaient se contempler comme on lit un livre, dans l’ordre des chapitres, et n’étaient pas faits pour être regardés de manière fantaisiste. Il proposait d’ailleurs une sorte d’itinéraire protocolaire, dont il a rédigé une bonne dizaine de versions.