Entretien

Un héros presque féminin. Entretien avec Daniel Mendelsohn

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Un héros presque féminin. Entretien avec Daniel Mendelsohn

Daniel Mendelsohn. © Wikimedia Commons

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Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.

Les épreuves traversées par Ulysse lui font explorer différentes facettes de lui-même, jusqu’à perdre son identité pour mieux la retrouver. Homère forge ainsi un nouveau modèle d’héroïsme.

 

Vous distinguez un Ulysse conquérant et un Ulysse « humilié ». Pouvez-vous expliquer ?

Daniel Mendelsohn : Ulysse a plusieurs visages, c’est bien connu. Dès le départ, avant même qu’il ne soit nommé, le héros est qualifié de polytropos : nous sommes invités à le comprendre comme un homme aux multiples facettes, qui navigue sans arrêt entre différentes identités. Tout l’enjeu de l’Odyssée, c’est d’expérimenter ces différentes identités pour en développer finalement une qui correspond à un nouveau modèle d’héroïsme. Il y a, surtout au début de l’Odyssée, un Ulysse conquérant : un héros masculin, actif, guerrier – iliadique. Au début du voyage, il saccage et pille Ismara, la cité des Cicones, avant que l’arrivée d’une armée ne le pousse à s’enfuir. Mais dans le monde post-guerre de Troie où navigue Ulysse, ce comportement belliqueux ne fonctionne plus vraiment. Il conduit à des échecs. Les vieilles recettes ne marchent plus. À côté du héros aux réflexes iliadiques, il y a un Ulysse naufragé, errant sur un radeau de fortune : un clandestin démuni, abandonné, dévié de sa route, jeté nu sur les plages, un personnage beaucoup plus passif, ballotté par les vagues et le destin, soumis à des forces qui le dépassent complètement, qui se débrouille comme il peut. Cet Ulysse-là subit des dégradations, endure les humiliations, doit s’abaisser pour échapper aux dangers. Il doit subir l’expérience d’être tout à fait sans pouvoir pour devenir l’homme qu’il doit être et rétablir son identité à la fin – c’est d’ailleurs sous les traits d’un mendiant miséreux qu’il rentrera chez lui. En abandonnant sa posture de conquistador, le héros peut découvrir une autre manière d’être, plus rusée, plus subtile, plus modeste aussi, à mesure que l’épopée progresse. Ce héros-là est, à chaque étape, dépendant des autres – alors que le héros « classique » est plutôt un être autosuffisant. Ulysse se retrouve fréquemment à genoux. Il réclame de l’aide, quémande des vêtements et de la nourriture. Et il supplie très souvent des femmes, ou des êtres féminins : Circé, Nausicaa, Calypso, Arété. C’est très intéressant – et très savamment construit. On n’attend pas cela d’un héros, dans une société patriarcale de l’âge du bronze. Ulysse apprend quelque chose de ces épreuves d’abaissement. À vrai dire, dans cette culture-là, tous ses traits les plus fameux – la ruse, le mensonge... – sont des traits associés aux femmes. Les aspects les plus propres du caractère d’Ulysse sont « féminins ». C’est un nouvel héroïsme…

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