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“Trait de côte. Voyage philosophique en bord de mer”, de Pierre Cassou-Noguès : découvrez un extrait de notre nouveau livre
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Sentir, imaginer et penser les effets de la crise climatique en remontant à vélo la côte Atlantique, la Manche, puis la mer du Nord ? C’est le projet un peu fou qu’a réalisé le philosophe Pierre Cassou-Noguès, cycliste et amoureux de la mer. Il relate cette aventure dans son nouvel ouvrage Trait de côte. Voyage philosophique en bord de mer, qui paraît chez Philosophie magazine Éditeur. Découvrez ci-dessous un extrait exclusif qui raconte son étape à Trouville. Le livre est disponible chez votre libraire et sur notre boutique en ligne dès ce vendredi 20 mars.
Le futur. Trouville
Après Arromanches, la côte est ponctuée d’un chapelet de stations balnéaires qui se ressemblent. Sur le front de mer, des pavillons récents font comme des faubourgs et encadrent des villas plus anciennes. Passé les ferrys de Ouistreham, la route remonte dans la Normandie des écrivains et des casinos. Les camping-cars se mêlent aux voitures de sport pour faire des embouteillages dans lesquels, encombré par mes grosses sacoches, je n’essayais même pas de slalomer. Les boutiques ornent leurs vitrines de citations, en lettres blanches : « Trouville, c’est mon Amérique à moi » (Alexandre Dumas).
J’ai retenu cette phrase parce qu’elle exprime le sentiment des ailleurs proches. Elle date d’avant que le tourisme n’ait conquis le littoral et, paradoxalement, tout en affirmant l’étrangeté du littoral, elle a contribué et continue de contribuer à sa domestication. Autant que les architectes, les écrivains ont façonné les bords de mer, en définissant, en rendant désirables, en donnant forme à un mode de vie, les bains de mer, les vacances à la mer, que nous avons tous voulu adopter et qui aujourd’hui se défait. La crise environnementale ne nous ramène pas à un avant mais elle trouble la domestication touristique. Quoi qu’il arrive sur le littoral, nous savons que notre mode de vie ne peut pas durer ou alors seulement pour une toute petite minorité barricadée dans quelques villas préservées en hauteur. Comme celle où j’ai loué ma chambre ce soir-là.
Ma chambre se trouvait dans les combles d’une belle villa dans un jardin fleuri sur la colline de Trouville. Je pouvais contempler toute la côte depuis Ouistreham jusqu’aux grandes cheminées de la raffinerie du port du Havre. En contrebas, les toits d’ardoises de la petite ville se mêlaient à quelques arbres. Au large, cinq ou six voiliers, des petits dériveurs, faisaient des allers-retours entre deux bouées.
Quand je suis arrivé, le propriétaire était en train de discuter avec son voisin dans la rue. Pendant la nuit, on lui avait volé le capot et tout l’avant de sa voiture. Les voleurs avaient démonté quatre autres voitures dans les quelques rues alentour pour en emmener différentes parties. À Trouville ! Dans le quartier le plus chic ! Le propriétaire était professeur de médecine, il travaillait dans le service public, il avait les cheveux un peu longs et ne voulait pas dire tout ce qu’il aurait pu dire s’il avait été de droite.
Et il avait raison de ne pas le dire. Depuis ma soirée à Port-des-Barques, j’ai vérifié les chiffres : le nombre d’homicides en France est dérisoire par rapport à celui des morts dues à la pollution, et aussi le coût de la délinquance par rapport à celui de la crise environnementale.
Les constructeurs automobiles, en trafiquant les moteurs Diesel pour passer les contrôles antipollution (le fameux dieselgate), ont tué plus que tous les dealers et autres délinquants : il y a en France plus de morts par tricherie au Diesel que par homicide.
L’insécurité à Trouville dans les prochaines années viendra de la pollution, du plastique, de la submersion, et non des voleurs de capots de voiture. Nous le savions tous les deux, le propriétaire et moi, mais nous avons fermé soigneusement le garage où j’ai laissé mon vélo.
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À quoi ressemblera le futur de Trouville ? Imaginons, les années ont passé, j’ai loué la même chambre. Je regarde par la fenêtre. Au loin, la mer est restée bleue. Le soleil éclabousse encore de lumière les toits. Mais les bouts de toitures arrachés ont été remplacés par la tôle, les balcons aux boiseries compliquées par des structures en aluminium. En me promenant dans les rues, je remarque les façades défraîchies. Des ouvertures restent béantes aux rez-de-chaussée pour mieux faire sécher les murs. Les villas sont régulièrement inondées. Pour les grandes marées, la ville basse est évacuée, les réfugiés dorment sur les hauteurs, ils montent des tentes dans les bois et sur le bord des routes.
La station balnéaire a perdu de son chic. Certaines villas sont squattées. Les héritiers désargentés essayent souvent de rester sur les lieux. Au moins, ils reviennent l’été. À la place des restaurants du front de mer, dont on ne voit plus les ruines qu’à marée basse, il y a, dans les rues, des tables autour d’une grosse marmite, dans laquelle on plonge des crustacés (une espèce invasive d’oursins qui a remplacé les crabes), ou d’un barbecue pour faire des grillades. L’été, tout se passe dehors, à la tombée de la nuit. Pendant la journée, il fait trop chaud, les gens restent enfermés.
L’hiver, à mesure que le temps avance, la ville est de plus en plus vide, les squatters sont partis. Si le Gulf Stream s’est détourné, les rues sont couvertes de neige, les flocons s’engouffrent dans les villas par les vitres brisées, la mer est gelée jusqu’au large, blanche et brillante…
Les gens reviennent seulement quelques jours l’été, pour camper dans les ruines, ils se baignent, les enfants jouent dans les vagues, les parents attendent à l’ombre. Les enfants se souviendront des vacances à la mer. Ils ne diront pas « vacances », cela n’aura pas de sens. Ou alors seulement dans les livres, comme une forme de vie du passé.
Ces rêveries ne sont pas des prédictions. Les philosophes, pas plus que les artistes et les romanciers, ne prédisent l’avenir. Certaines sciences le font : les physiciens donnent la date à laquelle repassera la comète de Halley, et une fourchette pour la montée du niveau des océans en 2100 ; on peut dire aussi avec une marge d’erreur pour quel parti une personne de tel genre avec tel revenu et tel niveau d’éducation votera. Mais la philosophie n’entre pas dans ces sciences. Lorsque les philosophes tentent d’imaginer le futur, ils font de la fiction.
S’ils touchent quelque chose du futur, c’est par hasard, en explorant un champ des possibles, et cela n’a pas beaucoup d’importance. Seuls comptent en vérité ces possibles, et le fait d’avoir montré qu’il existe des possibles et d’en avoir tiré des concepts qui s’appliquent aussi à notre réalité.
➤ Trait de côte. Voyage philosophique en bord de mer, de Pierre Cassou-Noguès vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur. Vous pouvez vous le procurer chez votre libraire ou sur notre boutique en ligne.
➤ Vous pouvez aussi en découvrir certains extraits prépubliés sur notre site.