Portrait philosophique
Thoreau et le sauvage
Henry David Thoreau. © Library of Congress. Graphisme : © Studio L’Éclaireur
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Cet article est issu du Hors-série n°62 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 août 2024.
« C’est de la forêt et de la nature sauvage que proviennent les toniques […] qui réconfortent l’humanité. » Deux ans d’existence solitaire et dépouillée du superflu entre un lac et des bois convaincront le philosophe Henry David Thoreau de la nécessité du contact avec la nature pour une véritable vie riche faite de joie primordiale. Une exaltation de la wilderness quasi mystique.
En 1844, Emerson achète un terrain forestier autour de l’étang de Walden, près de la ville de Concord, où il habite. Il propose à son ami Henry David Thoreau, en quête d’un lieu pour écrire, de s’y installer. Le philosophe accepte, enthousiaste. Il édifie au milieu des bois une cabane de pin où il vivra en ermite. « Je suis parti dans les bois parce que je désirais vivre de manière réfléchie, affronter seulement les faits essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner, et non pas découvrir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu. » Retour à l’essentiel : c’est au contact de la nature que Thoreau veut se dépouiller de tout ce qui alourdit la vie. L’innocence de la nature dans laquelle il s’immerge reconduit l’homme à la vérité naïve de son existence. « Laisse les coudées franches à la sauvagerie de ta nature, comme ces laîches et ces fougères, qui ne deviendront jamais du foin anglais. » Renouer avec la nature, c’est renouer avec sa nature propre : « Si une plante ne peut pas vivre selon sa nature, elle meurt ; il en va de même pour un homme. » À la vie aliénante du travailleur salarié qui s’épuise pour autrui, Thoreau oppose la joie du labeur autonome par lequel l’homme se recentre et s’accomplit. « Que ton métier ne consiste pas à gagner ta vie, mais à te distraire. […] Les hommes […] achètent et vendent, ils passent leur vie comme des serfs. » À l’écart de la société dont il rejette, comme Rousseau avant lui, le conformisme, l’excès de confort et de distraction futiles qui engourdissent la vitalité, l’obsession de comparaison qu’elle instille en l’homme et le pouvoir souvent corrupteur, Thoreau jouit de la simplicité d’une existence autarcique. Il plante un hectare de terrain pour s’alimenter. « Tant la foi que l’expérience me convainquent que subvenir à ses propres besoins sur cette terre n’est pas un calvaire mais un passe-temps, à condition de vivre simplement et sagement. » L’expérience durera deux ans. Il la relate dans Walden ou la vie dans les bois (1854) comme une parenthèse d’insouciance, où le philosophe touche au plus proche ce que pourrait être une vie « dans le présent », qui ne se disperse pas dans l’angoisse des anticipations. « Lève-toi avant l’aube, affranchi de tout souci, et pars à l’aventure » : tel est son mot d’ordre. Toute la journée, il arpente ses sous-bois. Il s’émerveille des beautés simples offertes par le monde, rend grâce à l’univers qui les lui octroie. L’étang face à sa demeure l’émeut particulièrement : « Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. » Le spectacle foisonnant de cette nature qui se contente d’être dispense sans rien attendre sa beauté, réveille dans l’âme du philosophe une joie primordiale trop souvent occultée dans la vie sociale. « Je suis reconnaissant de ce que je suis et de ce que j’ai. Mon thanksgiving est perpétuel. Il est surprenant de voir à quel point l’on peut se satisfaire d’un rien indéfini – du simple sentiment de l’existence. […] Comme je ris quand je pense à mes richesses indéfinies et vagues. Aucune ruée sur ma banque ne peut m’en dépouiller, car ma richesse n’est pas possession mais jouissance. » Contre l’obsession de la possession, Thoreau promeut une forme de lâcher-prise : donné à moi-même par l’élan créateur de la nature, je ne me possède pas, pas plus que je ne possède la nature hors de moi. « Jouis de la terre, ne la possède pas. » Tous les êtres participent d’un même souffle, d’un même dynamisme, d’un même courant, d’une même source dont nous oublions, souvent qu’elle est notre provenance. « C’est comme si notre naissance avait d’abord séparé les choses. […] Ce n’est que lorsque la blessure est guérie et que la cicatrice disparaît que nous commençons à découvrir où nous sommes, et que la nature est une et continue partout. » Le moi étriqué est une illusion, comme le dit la sagesse bouddhiste que Thoreau reprend à son compte. Le philosophe décrit souvent ce sentiment de communion qui subvertit la tendance des hommes à l’égoïsme et à la rivalité. « Au sein d’une douce pluie, pendant que ces dernières pensées prévalaient, j’eus soudain le sentiment d’une société si douce et si généreuse en la Nature, en le bruit même des gouttes de pluie, en tout ce qui frappait mon oreille et ma vue autour de ma maison, une bienveillance aussi infinie qu’inconcevable tout à coup comme une atmosphère me soutenant. […] Pas une petite aiguille de pin qui ne se dilatât et gonflât de sympathie, et ne me traitât en ami. Je fus si distinctement prévenu de la présence de quelque chose d’apparenté à moi, jusqu’en des scènes que nous avons accoutumé d’appeler sauvages et désolées, aussi que le plus proche de moi par le sang comme le plus humain n’était ni un curé ni un villageois, que nul lieu, pensai-je, ne pouvait jamais plus m’être étranger. » Le sentiment de communion est au plus fort là où chaque être est ménagé dans son altérité, où il n’est plus réduit à un bien que l’individu entreprendrait de s’approprier – « le commerce est la malédiction de tout ce à quoi il touche ». « En même temps que nous aspirons à explorer et à connaître toutes choses, nous exigeons que toutes choses demeurent mystérieuses et inexplorables, que la terre et la mer soient infiniment sauvages, inconnues et non sondées par nous, parce qu’insondables. Nous ne pouvons jamais avoir assez de Nature. […] La vie est faite de sauvagerie. Le plus vivant est le plus sauvage. Non encore soumise à l’homme, sa présence le rafraîchit. […] C’est de la forêt et de la nature sauvage que proviennent les toniques […] qui réconfortent l’humanité. » L’exaltation de la wilderness est quasi religieuse. « La nature est pleine de génie, pleine de divinité. » Le miracle le plus profond s’éprouve dans l’immanence la plus charnelle et la plus anodine. « Parlez de mystères ! - Pensez à notre vie dans la nature, à notre contact quotidien avec la matière, les rochers, les arbres, le vent sur nos joues ! La terre ferme ! le monde réel ! le bon sens ! Le contact ! Le contact ! »