Dossier/“Comment bien se disputer ?”
Stéphanie Genand : “Pour Sade, il s’agit moins de présenter des arguments que de faire place au conflit et à la transgression”
Marquis de Sade. © William L. pour Philosophie Magazine
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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 mars 2026.
Pour prolonger la lecture de notre dossier, nous vous proposons de découvrir le Dialogue entre un prêtre et un moribond, du marquis de Sade. Pour la spécialiste de l’auteur, Stéphanie Genand, cette dispute littéraire et philosophique à propos de l’existence de Dieu est moins un échange qu’une polémique où les arguments du prêtre sont tournés en dérision.
« Le Dialogue entre un prêtre et un moribond est l’une des premières œuvres de Sade. En juillet 1782, date qui figure sur le manuscrit, il se trouve incarcéré à la prison de Vincennes depuis 1777 sur lettre de cachet, à la demande de sa belle-famille. Plusieurs scandales sexuels lui valent ce statut d’homme proscrit, dont l’affaire dite d’Arcueil. Quelques années plus tôt, Sade rencontre une prostituée qu’il emmène dans sa “petite maison”. Cette dernière porte plainte contre le marquis parce qu’il lui demande de blasphémer alors que la rencontre a lieu le vendredi saint. L’association entre religion et pratique sexuelle nous donne ainsi un indice du rapport ambigu que Sade entretient avec la figure divine : alors que les véritables athées ne lui accordent aucune importance, Sade éprouve le besoin de l’interroger, de la bousculer, de la profaner par le blasphème ou par des textes comme le Dialogue. C’est ce qui le rend si passionnant.
Sublimer les années noires
En prison, Sade n’est pas loin de devenir fou. Les lettres de cachet ont ceci de pervers qu’en l’absence de condamnation judiciaire, on sait quand la réclusion commence mais pas quand elle s’arrête. Elle relève de l’arbitraire et plus précisément du bon vouloir de sa belle-mère. Sans horizon de sortie, il se tourne alors vers les seules armes qui lui permettent de résister : la lecture et l’écriture. Il dévore les philosophes des Lumières, notamment les plus contestataires en matière de religion, et réclame à son épouse toutes les nouveautés – de Voltaire aux matérialistes comme La Mettrie ou d’Holbach. Le Dialogue est donc aussi pour lui une façon de sublimer ces années noires. Il est le premier indice de la revanche d’un auteur enfermé qui clame sa rage de façon détournée. La forme dialoguée lui permet par ailleurs de faire entendre des voix, de donner place à une parole incarnée – ce qui n’est pas anodin pour un prisonnier solitaire. Cette attention à l’oralité sera par la suite une constante de ses romans.