Dossier/“Comment bien se disputer ?”
Le texte intégral du “Dialogue entre un prêtre et un moribond” du marquis de Sade
Marquis de Sade. © William L. pour Philosophie Magazine
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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 mars 2026.
Pour prolonger la lecture de notre dossier sur la dispute, nous vous proposons de lire le texte intégral du Dialogue entre un prêtre et un moribond (1782), du marquis de Sade. Alors qu’il se trouve incarcéré à Vincennes depuis 1777, sa toute première œuvre met en scène un libertin mourant et un prêtre qui discutent de l’existence de Dieu. Fervent défenseur de l’athéisme, le marquis ne donne pourtant aucun vainqueur à ce débat. C’est finalement la dispute elle-même qui sort victorieuse.
LE PRÊTRE
Arrivé à cet instant fatal où le voile de l’illusion ne se déchire que pour laisser à l’homme séduit le tableau cruel de ses erreurs et de ses vices, ne vous repentez-vous point, mon enfant, des désordres multipliés où vous ont emporté la faiblesse et la fragilité humaine ?
LE MORIBOND
Oui, mon ami, je me repens.
LE PRÊTRE
Eh bien, profitez de ces remords heureux pour obtenir du ciel, dans le court intervalle qui vous reste, l’absolution générale de vos fautes, et songez que ce n’est que par la méditation du très saint sacrement de la pénitence qu’il vous sera possible de l’obtenir de l’Éternel.
LE MORIBOND
Je ne t’entends pas plus que tu ne m’as compris.
LE PRÊTRE
Eh quoi !
LE MORIBOND
Je t’ai dit que je me repentais.
LE PRÊTRE
Je l’ai entendu.
LE MORIBOND
Oui, mais sans le comprendre.
LE PRÊTRE
Quelle interprétation ?
LE MORIBOND
La voici Créé par la nature avec des goûts très vifs, avec des passions très fortes ; uniquement placé dans ce monde pour m’y livrer et pour les satisfaire, et ces effets de ma création n’étant que des nécessités relatives aux premières vues de la nature ou, si tu l’aimes mieux, que des dérivaisons essentielles à ses projets sur moi, tous en raison de ces lois, je ne me repens que de n’avoir pas assez reconnu sa toute-puissance, et mes uniques remords ne portent que sur le médiocre usage que j’ai fait des facultés (criminelles selon toi, toutes simples selon moi) qu’elle m’avait données pour la servir. Je lui ai quelquefois résisté, je m’en repens ; aveuglé par l’absurdité de tes systèmes, j’ai combattu par eux toute la violence des désirs que j’avais reçus par une inspiration bien plus divine, et je m’en repens ; je n’ai moissonné que des fleurs, quand je pouvais faire une ample récolte de fruits. Voilà les justes motifs de mes regrets ; estime-moi assez pour ne m’en pas supposer d’autres.
LE PRÊTRE
Où vous entraînent vos erreurs, où vous conduisent vos sophismes ! Vous prêtez à la chose créée toute la puissance du créateur, et ces malheureux penchants qui vous ont égaré, vous ne voyez pas qu’ils ne sont que des effets de cette nature corrompue, à laquelle vous attribuez la toute-puissance.
LE MORIBOND
Ami, il me paraît que ta dialectique est aussi fausse que ton esprit. Je voudrais que tu raisonnasses plus juste, ou que tu me laissasses mourir en paix. Qu’entends-tu par créateur, et qu’entends-tu par la nature corrompue ?
LE PRÊTRE
Le créateur est le maître de l’univers, c’est lui qui a tout fait, tout créé, et qui conserve tout par un simple effet de sa toute-puissance.
LE MORIBOND
Voilà un grand homme assurément ! Eh bien, dis-moi pourquoi cet homme-là, qui est si puissant, a pourtant fait selon toi une nature corrompue.
LE PRÊTRE
Quel mérite eussent eu les hommes, si Dieu ne leur eût pas laissé leur libre arbitre ? et quel mérite eussent-ils eu à en jouir s’il n’y eût eu sur la terre la possibilité de faire le bien et celle d’éviter le mal ?
LE MORIBOND
Ainsi ton Dieu a voulu faire tout de travers, uniquement pour tenter ou pour éprouver sa créature : il ne la connaissait donc pas, il ne se doutait donc pas du résultat ?
LE PRÊTRE
Il la connaissait sans doute, mais, encore un coup, il voudrait lui laisser le mérite du choix.
LE MORIBOND
À quoi bon, dès qu’il savait le parti qu’elle prendrait et qu’il ne tenait qu’à lui, puisque tu le dis tout-puissant, qu’il ne tenait qu’à lui, dis-je, de lui faire prendre le bon ?
LE PRÊTRE
Qui peut comprendre les vues immenses et infinies de Dieu sur l’homme, et qui peut comprendre tout ce que nous voyons ?
LE MORIBOND
Celui qui simplifie les choses, mon ami, celui surtout qui ne multiplie pas les causes, pour mieux embrouiller les effets. Qu’as-tu besoin d’une seconde difficulté, quand tu ne peux pas expliquer la première ? et dès qu’il est possible que la nature toute seule ait fait ce que tu attribues à ton dieu, pourquoi veux-tu lui aller chercher un maître ? La cause de ce que tu ne comprends pas est peut-être la chose du monde la plus simple. Perfectionne ta physique, et tu comprendras mieux la nature ; épure ta raison, bannis tes préjugés, et tu n’auras plus besoin de ton dieu.
LE PRÊTRE
Malheureux ! je ne te croyais que socinien 1, j’avais des armes pour te combattre, mais je vois bien que tu es athée, et dès que ton cœur se refuse à l’immensité des preuves authentiques que nous recevons chaque jour de l’existence du créateur, je n’ai plus rien à te dire. On ne rend point la lumière à un aveugle.