Dossier/“Comment bien se disputer ?”

Gaspard Kœnig, Gloria Origgi, Stéphanie Roza, Alain Finkielkraut : faits pour s’entendre ?

Temps de lecture : 11 min

Gaspard Kœnig, Gloria Origgi, Stéphanie Roza, Alain Finkielkraut : faits pour s’entendre ?

Gaspard Kœnig, Gloria Origgi, Stéphanie Roza et Alain Finkielkraut. © Édouard Caupeil pour Philosophie magazine

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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 mars 2026.

Gaspard Kœnig, Gloria Origgi, Stéphanie Roza et Alain Finkielkraut… Ces quatre philosophes sont de génération et d’orientation différentes, mais tous partagent un constat : quelque chose s’est abîmé dans la conversation publique. Il est urgent d’y remédier. 

 

Alain Finkielkraut : J’ai connu une période bénie de la conversation publique. Après la mort de Sartre, en 1980, on sort du climat de combat intellectuel qui a prévalu pendant la guerre froide, il n’y a plus l’opposition du bien et du mal. On discute alors de tout avec fougue, mais personne ne se considère comme détenteur de la vérité ultime. Et tout le monde accepte de parler avec tout le monde. Cette conversation s’est arrêtée en 2002 avec la parution du brûlot de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires. L’auteur clouait au pilori les « infréquentables » qui osaient dénoncer l’état de l’école, l’égalitarisme, la culture de masse ou le droit-de-l’hommisme : Marcel Gauchet, Pierre Manent, Michel Houellebecq, Philippe Muray… et moi-même. C’était le retour des listes noires qui ont essaimé depuis. Sans compter l’accusation de racisme, qui équivaut à une excommunication démocratique. Car on ne discute évidemment pas avec des racistes.

 

Gloria Origgi : J’appartiens à une tradition de pensée, la philosophie analytique, qui encourage le débat. L’idée est qu’on partage un but commun, la recherche de la vérité, et qu’on ne peut l’atteindre seul du fait de nos angles morts. Dans ce cadre, l’adversaire intellectuel vous aide à affiner votre pensée, à éliminer les biais et les erreurs. Mais le débat public n’est pas structuré de la même façon, il met en scène des valeurs irréconciliables autour desquelles il s’agit de tenir son camp. Et le système médiatique, Internet et les réseaux sociaux ne font qu’amplifier cette logique.

 

© Édouard Caupeil pour PM

Gaspard Kœnig. © Édouard Caupeil pour PM

“Dès qu’on bouge, on fait place aux objections”Gaspard Kœnig

Gaspard Kœnig : Je me souviens de ma rencontre en 2018 avec Jaron Lanier, un penseur très aigu du numérique. Il venait de publier un essai intitulé Stop aux réseaux sociaux ! À l’époque, j’étais très actif sur Twitter, je pensais que j’avais besoin de rester en contact avec mes lecteurs, j’alimentais en permanence mon réseau, mon cerveau était boosté par les Like, les commentaires… Sur les conseils de Lanier, j’ai quitté les réseaux sociaux, et cela m’a libéré. Je n’aurais pas eu l’évolution intellectuelle qui a été la mienne, notamment sur l’écologie, si j’y étais resté. Cela m’a permis d’accéder à des informations, à des idées, qui contredisaient ma pensée. Mon second conseil pour faire vivre la discussion, c’est de se mettre en mouvement. Les Grecs de l’Antiquité menaient leurs conversations comme cela, les dialogues socratiques l’attestent : le Phèdre, où les interlocuteurs changent tout le temps d’avis, est une promenade le long de l’Ilissós, le fleuve bordant Athènes. Cela m’a incité à organiser des randonnées philosophiques en montagne. Quand on est assis autour d’une table, chacun reste campé sur son opinion. Mais dès qu’on bouge, on fait place aux objections. Comme le dit Montaigne : « Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent. »

 

Stéphanie Roza : J’ai identifié trois éléments qui permettent de comprendre pourquoi le débat public se porte si mal. Premier élément : l’apparition d’une théorisation du refus du débat. Avant, même s’il était virulent, on ne refusait pas le principe du débat. Gilles Deleuze est peut-être le premier à l’avoir fait. « Les interlocuteurs ne parlent jamais de la même chose, ils sont animés par le ressentiment, ils ne parlent que d’eux-mêmes en faisant s’affronter des généralités creuses », écrit-il en 1991 dans Qu’est-ce que la philosophie ? De son côté, Michel Foucault, même s’il débattait avec toutes sortes d’interlocuteurs, considérait, dès les années 1970, que la raison est en elle-même despotique. Il a ouvert la voie à l’idée selon laquelle le ressenti des personnes compte plus que leurs arguments. Face à un argument rationnel, on peut invoquer son ressenti et avoir « raison », tout en accusant celui qui vous oppose un meilleur argument de chercher à exercer une emprise sur vous. Deuxième élément, apparu dans la mouvance trumpienne : la remise en question de la vérité. Chacun a sa vérité, chaque camp produit des vérités alternatives, et, au final, il n’y a plus de fait ni de vérité objective. Le fondement de la dispute rationnelle et démocratique se défait. Enfin, troisième élément, technologique et matériel : l’arrivée d’Internet, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle dans nos vies. Personnellement, j’ai quitté les réseaux sociaux parce que je me suis sentie devenir quelqu’un d’impulsif, qui voulait à tout prix avoir raison, en faisant preuve si nécessaire de mauvaise foi. Ce phénomène est scientifiquement documenté : à mesure que l’on fréquente les réseaux, on devient plus agressif, moins accessible à la complexité d’un problème. Notre cerveau se dégrade, et on a plus de difficulté à envisager les nuances d’une question. 

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