Entretien
Quelles émotions “politiques” prédominent actuellement en France ?
Laurence Kaufmann. © Félix Imhof/Unil
Cet article est réservé aux abonnés.
Vous trouvez l’atmosphère politique particulièrement lourde en ce moment ? Laurence Kaufmann, professeure de sociologie à l’Université de Lausanne, chercheuse associée à l’EHESS et spécialiste des émotions collectives, nous donne son éclairage sur la situation étrange dans laquelle la France est plongée, traversée par des affects multiples et confus.
Comment analysez-vous la situation actuelle en France ?
Laurence Kaufmann : Dans la mesure où j’habite en Suisse, je rate sans doute « l’ambiance affective » qui règne actuellement en France. Mais face à la normalisation effarante de l’extrême droite, l’on ne peut que ressentir de la sidération, similaire à certains égards à celle suscitée par le début de la pandémie de Covid-19. Les deux situations sont marquées par l’effondrement des certitudes les plus ordinaires, notamment la confiance en un monde qui tient, un monde prédictible, dans lequel les autres ne sont pas perçus comme un danger. Or c’est bien « l’autre-comme-danger » qu’instaure l’ordre public sécuritaire que l’extrême droite appelle de ses vœux : l’inconnu est ramené à une catégorie, basée sur la couleur de peau, la religion ou l’orientation sexuelle. Une autre analogie avec la pandémie me paraît ici pertinente. Avec le Covid, la « vieillesse » était devenue synonyme de vulnérabilité, la « jeunesse » de danger public. Dans la rue, l’apesanteur catégorielle du passant anonyme, libre d’aller et venir sans être rapporté à une identité particulière, avait disparu, faisant de l’espace public un espace de défiance mutuelle. Avec l’obsession catégorielle « national-étranger » de l’extrême droite, l’espace public perd à nouveau toute innocence. Il devient le lieu de la recherche agressive des « corps étrangers » à la nation dont témoignent les métaphores « sanitaires » de la « vermine islamiste », du « choléra gauchiste » ou du « cancer gay ».