Entretien
Quand les riches préfèrent la zone… d’exception : entretien avec l’historien Quinn Slodobian
Vue aérienne de Dubaï, aux Émirats arabes unis. © Amazing Aerial/Zuma/Réa
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Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 février 2025.
Vous croyez que la carte du monde est composée de nations aux frontières bien nettes ? Erreur, explique l’historien canadien Quinn Slobodian dans un livre passionnant, Le Capitalisme de l’apocalypse (Seuil). Sous l’influence des penseurs libertariens, la carte a été perforée et les « zones d’exception » se sont multipliées, dans le but d’affranchir les intérêts économiques des contraintes démocratiques.

La première carte des zones économiques mondiales a été publiée par l’Adrianople Group, entreprise d’intelligence économique elle-même sous le régime légal spécial du Delaware. Elle ouvre le livre de Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’apocalypse. Ou le rêve d’un monde sans démocratie. Vous pouvez aussi la consulter sur openzonemap.com. © openzonemap.com/Creative commons
Partons, si vous le voulez bien, de la carte que vous proposez au début de votre essai [voir ci-dessus]. Que montre-t-elle ?
Quinn Slobodian : Cette carte a été élaborée par un cabinet de consultants, l’Adrianople Group, qui promeut la création de zones économiques spéciales à travers le monde. L’intention est de montrer combien ces zones sont nombreuses. Elles offrent chacune des juridictions particulières et extraterritoriales, et peuvent être des parcs industriels, des ports francs, des entrepôts francs, des zones de libre-échange, parfois des villes ou des districts.
Les paradis fiscaux en font-ils partie ?
Certains paradis fiscaux – par exemple, le Liechtenstein ou la principauté de Monaco – sont des microterritoires souverains. Cependant, les îles Caïmans sont un territoire britannique, tout comme l’île de Jersey, ce qui correspond mieux à la définition de la zone d’exception. Notez que le phénomène ne se limite pas à l’Occident, comme la carte le montre avec éloquence. On a tendance à raconter l’histoire de la Chine contemporaine comme l’ouverture d’un pays communiste au marché, survenue à la fin de la guerre froide. En réalité, Deng Xiaoping s’est inspiré du modèle de Hong Kong, colonie britannique formée par le traité de Nankin en 1842 et rétrocédée à la Chine en 1997, pour le reproduire et multiplier les régions administratives spéciales. Ceci a permis au pays d’attirer des capitaux étrangers et de développer l’économie sans appliquer la thérapie de choc consistant à passer du communisme au capitalisme. La Chine n’a pas fait de révolution capitaliste, elle a créé des moteurs économiques en son sein, des expérimentations locales permettant au Parti de garder le contrôle et de ne pas impulser de réformes démocratiques. Résultat : sur les 5 400 zones économiques spéciales existantes dans le monde, plus de la moitié sont chinoises ! Depuis, l’Asie du Sud-Est a emboîté le pas.
“La globalisation se propage en ciblant des fragments de territoires”
Chaque zone est en elle-même une exception, mais la prolifération de ces zones est donc devenue la règle ?
Nous avons tendance à penser la globalisation comme une dynamique d’intégration progressive de tous les pays à un vaste marché homogène. Un regard plus attentif montre qu’elle se propage en ciblant des fragments de territoires, de petites unités choisies pour des raisons diverses, parce qu’elles disposent de certaines ressources, d’une politique fiscale incitative ou d’une main-d’œuvre peu chère. Comme l’a bien formulé l’anthropologue James Ferguson, le capitalisme n’est pas une affaire de flots mais de sauts. Il relie entre eux des espaces discrets. De plus, dans certains pays, on assiste à une balkanisation fonctionnelle de l’économie. Dans une ville comme Dubaï, vous avez un pluralisme juridique radical. Tout a commencé en 1985 avec la création de la zone franche de Jebel Ali, 2 000 hectares où les avantages proposés incluaient la possibilité d’une propriété étrangère à 100 %, l’absence d’impôts sur les sociétés pendant quinze ans, l’absence d’impôts sur le revenu des personnes, le rapatriement total des bénéfices et des capitaux et, bien sûr, une main-d’œuvre sans protection sociale. Ensuite, les districts se sont multipliés : si vous circulez en voiture dans Dubaï, en termes de législation, c’est comme si vous passiez sans arrêt d’un pays à un autre, il y a la Silicon Oasis pour les industries technologiques, Dubaï Healthcare City pour les entreprises médicales et Dubaï Knowledge Village pour les filiales d’universités. Des zones fermées comme Media City et Internet City, où l’accès à la Toile n’est pas filtré, ont été créées, ainsi qu’une Cité de l’aviation et un village du fret, sans oublier le Centre financier international de Dubaï (DIFC), inauguré en 2004, dont la création a été supervisée par quelqu’un qui avait travaillé à l’autorité australienne de régulation des marchés financiers et a rédigé des lois sur mesure. Vous voyez ainsi de nombreux pays redesigner leur espace national en le perforant. Au Royaume-Uni, les budgets des Premiers Ministres Rishi Sunak puis Keir Starmer indiquent une volonté de compenser le coût du Brexit en créant des ports libres off-shore, ce qui est emblématique : on ne cherche plus à booster la croissance par la participation à un bloc supranational comme l’Union européenne mais par la promotion de ces entités intranationales.