Enquête
Infertilité : lever le tabou
© René.e. Les illustrations présentées dans cet article sont extraites de la bande dessinée “L’Effet mère et les non-enfants” d’Hélène Defromont (Éditions L’Œuf, 2020), qui signe désormais ses travaux René.e.
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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine, en kiosque le 27 mars 2025.
Aujourd’hui, en France, un couple sur quatre peine à procréer. Une situation souvent vécue comme une honte pour les femmes et à laquelle les hommes préfèrent ne pas penser. Nous avons interrogé patients, médecins, historiens et philosophes pour mettre en lumière ce phénomène aux causes tant sociales qu’environnementales.
Une jambe pliée, l’autre à plat. « Détendez-vous », m’encourage la prof. Je m’efforce avec docilité d’expirer avec lenteur tout en me contorsionnant pour saluer ma voisine de tapis… et voilà que je reconnais une ancienne camarade de classe. « Toi ici ? » nous exclamons-nous, mi-amusées, mi-gênées. Nous sommes à un cours de « yoga de la fertilité ». L’une des mille activités improbables, entre autres cures d’ananas et séances d’acupuncture, que le capitalisme propose aux femmes en mal d’enfant. Il aurait tort de se priver de ce marché : aujourd’hui, en France, un couple sur quatre rencontre des problèmes d’infertilité – c’est-à-dire qu’il ne parvient pas à procréer au bout d’un an de rapports sexuels réguliers sans contraception. Un fléau qui touche tous les pays. Pourtant, le sujet demeure tabou. Lorsque j’ai commencé, il y a quelques années, à m’inquiéter de ma capacité à procréer, j’en ai parlé autour de moi. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que de nombreux amis étaient concernés… mais n’avaient jamais évoqué le sujet, comme s’ils en avaient honte. Qu’ils vivaient depuis des années au rythme de processus de procréation médicalement assistée (PMA) chronophages et éprouvants – incluant l’insémination artificielle ou la fécondation in vitro (FIV) –, sans jamais s’en ouvrir auprès de leurs proches.
« Il y a autant de personnes infertiles que de diabétiques dans le monde », m’explique le gynécologue Samir Hamamah, coauteur du rapport sur l’infertilité remis en 2022 au président de la République. « Mais les gens ont énormément de difficultés à en parler. C’est une maladie qui touche à l’intime. » « Il y a une véritable honte à avouer l’infertilité pour les couples », confirme la philosophe Marie Leborgne Lucas, dont l’essai Un corps pour deux. Petite philosophie de la grossesse vient de paraître chez Desclée de Brouwer. « L’absence d’enfant provoque une gêne sociale. Les proches n’osent pas demander quelles en sont les causes. » Certains évoquent le fossé générationnel avec leurs parents, qui n’ont pas connu cette galère. « Impossible d’en parler avec ma mère, qui m’avait toujours raconté être tombée enceinte immédiatement après avoir rencontré mon père, presque trop vite, raconte Mathilde, qui souffre d’ovaires polykystiques et a dû subir des FIV à répétition. À son époque, le souci principal était d’accéder à la contraception. J’avais peur de la décevoir – avec un sentiment bizarre, celui de créer chez elle la culpabilité d’avoir elle-même produit une machine défectueuse. »
Un impensé du féminisme
Car le souci de la fertilité incombe encore et toujours principalement aux femmes. D’abord, ce sont elles qu’on suspecte en priorité d’être stériles. « La seule manifestation de l’infertilité, c’est le ventre de la femme qui demeure vide », souligne Marie Leborgne Lucas. C’est pourquoi la faute retombe sur elle. » Comme le rappelle Françoise Héritier dans Masculin/Féminin. La Pensée de la différence (1996), « la stérilité s’entend spontanément au féminin, partout et toujours ». Ensuite, parce que ce sont elles qui subissent la charge mentale et physique des processus de PMA, et voient leur corps soumis à un protocole strict. « C’est extrêmement contraignant, confirme Mathilde. J’ai dû m’habituer à me faire des injections d’hormones quotidiennes, à heures fixes, comme une junkie. Ma vie entière était organisée en fonction de ça : il m’est arrivé de devoir annuler nos vacances pour m’adapter au planning de l’hôpital. J’ai vu des femmes pleurer en salle d’attente, épuisées de devoir concilier travail et PMA. » Les examens liés à l’infertilité bouleversent le rapport au corps. Comme moi, Mathilde a dû subir une hystéroscopie, soit un examen de la cavité utérine : on se retrouve les jambes en l’air dans une salle, avec un médecin – parfois flanqué d’un stagiaire – qui introduit une caméra dans nos entrailles pour y scruter la moindre anomalie. Les images sont projetées en « live » sur un écran, où l’on a tout le loisir d’admirer les volumes de son utérus. Je me souviens m’être demandé si ses parois étaient suffisamment accueillantes pour qu’un embryon daigne s’y implanter – comme si je visitais un appartement pour mon futur bébé. En ce sens, l’expérience de l’infertilité forme un avant-goût de ce que représente la grossesse pour nombre de femmes, soit une expérience de dépossession charnelle : le corps devient public, il ne vous appartient plus.