Dossier / “Pourquoi se complique-t-on la vie ?”
Pierre Vesperini : “Chez Sénèque, la défense de la déprise des richesses est un brin hypocrite”
Sénèque. ©William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine, en kiosque le 03 juillet 2025.
Figure majeure du stoïcisme de l’ère impériale romaine, Sénèque (v. 4 av. J.-C.–65 apr. J.-C.) professe que la tranquillité de l’âme passe par le détachement des biens matériels, notamment des richesses. Un idéal de simplicité qui peut prêter à sourire, sous la plume d’un des hommes les plus influents et les plus fortunés de Rome, écrit l’historien spécialiste de l’Antiquité Pierre Vesperini en préface aux extraits des Lettres à Lucilius que nous vous proposons.
« Ce genre de correspondance composée de lettres très travaillées et destinées à être rendues publiques, à circuler, était une pratique courante à Rome. On n’a pas vraiment de sources qui nous renseignent sur le rapport exact entre Sénèque et le haut fonctionnaire – et poète amateur – Lucilius, même si on peut déduire de leurs échanges qu’il y avait un rapport d’amitié certain. Une chose est sûre : l’idée était pour chacun d’eux de passer à la postérité. Sénèque a alors une soixantaine d’années, et son statut de philosophe, contrairement à l’image qu’on en a aujourd’hui, n’est pas si arrêté que cela. Il est à l’origine un notable de province – il vient de Cordoue, en Espagne – qui a pour ambition de devenir un homme de lettres. Il est d’abord reconnu pour ses talents d’orateur, au point que Caligula, jaloux de son éloquence, cherchera à le faire éliminer – Sénèque ne doit sa survie qu’au pouvoir de persuasion de la maîtresse de l’empereur qui parvient à le convaincre que le jeune homme, malade, n’en a plus longtemps.
Sénèque devient ensuite une personnalité importante de la Cour, pris jusqu’au cou dans les intrigues du palais. S’il est choisi par Agrippine, la mère de Néron, pour diriger l’éducation du futur empereur, c’est justement parce qu’elle ne le considère pas comme un philosophe mais plutôt comme un homme savant et brillant – on sait par Suétone qu’elle se méfiait de la philosophie, la considérant comme incompatible avec l’exercice du pouvoir. Sénèque veille non seulement à la formation de Néron, mais il couvre nombre de crimes : le meurtre de Britannicus qui aurait dû accéder au trône à sa place, celui de son prédécesseur l’empereur Claude, son père, puis celui d’Agrippine. À la place qu’il occupe, Sénèque ne peut pas ignorer toutes ces intrigues. Il va même jusqu’à rédiger le discours que Néron prononce devant le Sénat à la mort de Claude ! Mais huit ans plus tard, il commence à perdre de son influence, au point qu’il demande à se retirer de la Cour. Il sait que Néron cherchera le premier prétexte pour le faire mourir, que ses jours sont donc comptés, et c’est à ce moment-là qu’il écrit la plupart de ses traités, car il tient désormais à polir son image de philosophe.