Là est la question

“Pourquoi ai-je tant de mal à dire à mes proches que je les aime ?” Charles Pépin vous répond

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“Pourquoi ai-je tant de mal à dire à mes proches que je les aime ?” Charles Pépin vous répond

Charles Pepin © Serge Picard pour PM ; illustration (détail) © Vincent Boudgourd pour PM.

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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 février 2026.


LE DILEMME DE CYPRIEN
« Je m’interroge depuis quelque temps sur la notion de “pudeur”. Plus précisément, la pudeur à l’aune de la difficulté à manifester ses sentiments – en particulier à nos très proches, exception faite de son épouse ou époux. En effet, paradoxalement, je n’éprouve aucune difficulté à dire “je t’aime” à mon épouse. En revanche, je fais face à un véritable blocage pour le dire à mes parents, frère, sœur ou grands-parents… Certes, il existe au quotidien, lors de moments partagés avec eux, mille façons dérobées, indirectes, de leur prouver mes sentiments. Mais la rareté de l’expression de ces mots à leur égard leur apportant d’autant plus de valeur, il me paraît important de réussir à les exprimer et à leur dire que je les aime. Pourtant, je n’y arrive pas… Pourquoi cette pudeur dans ce cas-là ? »


 

La réponse de Charles Pépin

Merci, cher Cyprien, pour ce beau dilemme : d’un côté, vous voudriez réussir à dire à vos parents que vous les aimez. Peut-être même craignez-vous de regretter, une fois qu’ils ne seront plus là, de ne pas leur avoir dit… De l’autre, quelque chose résiste, que vous appelez « pudeur » et qu’il peut être en effet intéressant de questionner. 

Plusieurs sortes d’amour

Première piste : il ne s’agit pas du même amour, et donc il n’est pas surprenant qu’il ne se manifeste pas de la même façon. Les Grecs appelaient l’amour filial storgê, et ils le distinguaient d’éros (le désir), de philia (l’amitié) et d’agapé (la charité). L’amour pour votre épouse, à qui vous dites « je t’aime » sans difficulté, relève essentiellement de l’éros– et peut-être aussi de la philia. En revanche, l’amour que vous avez pour vos parents ou que l’on peut éprouver pour ses enfants, en relevant du storgê, se manifesterait, d’après les Grecs, surtout dans une manière de prendre soin de l’autre. C’est ce « prendre soin » effectif, quotidien, plus que l’énoncé « je t’aime », qui exprimerait la relation émotionnelle forte et les liens du sang. C’est d’ailleurs ce que vous évoquez en affirmant que vous avez « mille façons dérobées, indirectes, de leur prouver » vos sentiments. Cette première piste est intéressante mais pas totalement pertinente : prendre soin de la personne que l’on aime n’empêche nullement de lui dire qu’on l’aime ! Et par ailleurs, on pourrait dire aussi des autres amours – éros, philia et agapé – qu’ils peuvent se manifester dans des gestes ou des actions plutôt que se dire… Enfin, l’idée que l’amour filial serait plus évident, et donc inutile à redoubler d’un « je t’aime », n’est pas vraiment convaincante non plus : les liens du sang ne suffisent parfois pas à l’amour… S’il suffisait d’être parents ou frères et sœurs pour s’aimer, ça se saurait !

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