Dossier / “Que puis-je savoir de l’autre ?”
Qui est-ce ? “Dialogue mystère” entre Marie Darrieussecq et Charles Pépin
© William L. pour PM
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine, en kiosque le 05 décembre 2024.
Vous allez lire un « dialogue mystère » : Charles Pépin et Marie Darrieussecq ont accepté de se parler sans se voir, avec des voix filtrées. Et un défi à relever : à partir d’une situation d’ignorance complète, que peut-on appréhender de la personnalité de l’autre ?
Pour ce dialogue, nous avons mis au point un dispositif spécial, que nous n’avions jamais utilisé dans l’histoire du journal. Nous avons employé un logiciel qui anonymise les voix (SoundSource, pour les férus de technologie). Charles Pépin se trouvait dans un appartement, Marie Darrieussecq dans un autre à quelques kilomètres de là, ils se parlaient à travers deux ordinateurs portables, caméras éteintes, sans savoir à qui ils avaient affaire. L’enjeu était donc, pour chacun, d’essayer de deviner qui était son interlocuteur mais aussi de traiter la question de notre dossier : « Que puis-je savoir de l’autre ? » Après cet échange qui s’est révélé, entre tâtonnements et confidences, très étonnant à vivre, nous avons laissé passer quelques jours, puis interviewé brièvement chacun pour recueillir leurs impressions a posteriori, qui figurent en fin d’article et donnent la conclusion de l’expérience.
Marie Darrieussecq : Qui commence ? C’est… moi ? L’une des questions qu’on peut se poser, dans une situation comme la nôtre, est de savoir s’il convient de se découvrir un peu soi-même pour faire connaissance. Faut-il donner quelque chose de soi pour avoir accès à la personnalité de son interlocuteur ou maintenir le secret aussi longtemps que possible ? Je me trouve dans une pièce qui fut mon cabinet de psychanalyste. Dans la cure analytique, c’est très asymétrique, j’en viens à bien connaître mon patient tandis que lui ne sait rien de moi, sinon ce qu’il peut découvrir à travers mes livres… Dans la vraie vie néanmoins, j’aurais plutôt tendance à donner un peu de moi-même, comme un appât…
Charles Pépin : Je suis fasciné par la position du thérapeute, qui ne dévoile rien de lui et en entend beaucoup de l’autre. Cela me touche d’autant plus que ma compagne est psy. J’aurais également tendance à penser que l’entrée en relation, dans la vraie vie, se passe un peu comme dans la chanson Le Premier Pas [de Claude-Michel Schönberg, 1974]. Qui le fera ? Si l’on veut quitter nos rôles sociaux, l’énumération de nos réussites, il faut que l’un des deux tombe le masque, laisse sa carapace identitaire se fissurer. C’est ainsi que je peux rencontrer l’autre mais aussi me rencontrer moi-même, sinon la porte reste fermée. En somme, j’ai l’impression que toute rencontre est un beau risque.
M. D. : Le risque n’est cependant pas le même selon que l’on est homme ou femme. C’est intentionnellement que j’ai employé le mot « appât ». En tant que femme, j’avoue que j’ai parfois mesuré mes approches, mes offrandes. Se révéler devant l’autre, cela peut être interprété comme le début d’un don de soi ou une provocation…
C. P. : Oui, mais je pense qu’il faut en finir avec le rêve de symétrie. Nous avons à assumer le caractère asymétrique de la plupart de nos interactions, et pas seulement dans un cabinet de psy ou entre hommes et femmes. Quand j’étais élève, il y avait des professeurs de philosophie dont j’attendais beaucoup, avec qui j’avais envie de parler, mais eux restaient distants. Plus tard, ils sont devenus des collègues, pour certains même des amis. Mais je ne leur en veux pas de leur indifférence passée. Et puis, à 14 ans, j’ai rencontré David Bowie. J’écoutais ses disques sans arrêt, j’ai été bouleversé par sa sensibilité. Mais lui ne m’a pas rencontré. Parce que nous ne nous sommes jamais vus, bien sûr. Cela n’enlève rien à cet événement de ma jeunesse.