Entretien
Patrick Boucheron : « Quand on panthéonise, c'est qu'on a quelque chose à se reprocher »
Patrick Boucheron. © Sébastien Calvet/Mediapart
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.
Il entrera au Panthéon en juin prochain. Mais quel Marc Bloch honore-t-on ? L’historien, le résistant, le patriote ? Alors que les politiciens de tous bords se disputent son héritage, l’historien Patrick Boucheron tente de démêler la portée d’une œuvre exigeante, qu’on réduit trop souvent à L’Étrange Défaite.
Quel sens donnez-vous à la panthéonisation de Marc Bloch ?
Patrick Boucheron : C’est une idée déjà ancienne, qui est revenue à plusieurs reprises. Sans doute n’était-elle pas si évidente. Bloch a été un patriote ardent, mais pas un historien du national. Il n’a cessé de prôner l’histoire comparée, de mettre en garde contre « l’idole des origines » et de défendre l’esprit critique. Le placer dans la nécropole nationale de la mémoire ne va pas de soi. Ce sera aux historiens du futur de déterminer les motivations de cette décision. Mais rares sont les panthéonisations qui ne s’accompagnent pas de tentatives d’instrumentalisation. Ce moment d’exaltation nationale est toujours une violence faite à la mémoire. Tout est exposé, offert aux tentatives de récupération en tous sens. Chacun trouvera Bloch à sa porte – et il ne servira à rien d’essayer de faire la police des interprétations. Cela étant, la panthéonisation ne se résume jamais à l’intention de départ, et elle est aussi l’occasion de faire de l’histoire. Depuis que la décision a été annoncée, beaucoup d’initiatives universitaires, scolaires, éditoriales ont émergé. La panthéonisation est en train d’advenir collectivement.
Marc Bloch est donc une figure qui parle à la société française ?
Cette décision a manifestement touché un air du temps. Mais il ne faut pas exagérer la notoriété de Bloch. C’est bien entendu un héros tutélaire pour les historiens : l’historien des historiens, l’historien au carré. Auteur d’Apologie pour l’histoire , cofondateur de la revue des Annales, il a contribué à libérer l’histoire des carcans idéologiques et à adopter une approche plus globale et transdisciplinaire. Mais au-delà des cercles universitaires, Bloch est beaucoup moins connu, et c’est souvent pour autre chose : son entrée en Résistance à un âge avancé (55 ans) et sa mort héroïque. Il n’y a qu’en France qu’il est ramené aussi systématiquement à un seul livre, L’Étrange Défaite, sur la bataille perdue en 1940. Partout ailleurs, on lit d’abord Apologie et La Société féodale. Bloch, c’est l’histoire en résistance – il ne s’agit pas pour autant de dire que l’histoire est un acte de résistance en soi ni que Bloch a été résistant parce qu’il était historien. Quand il entre dans la clandestinité et s’engage dans la lutte armée, il quitte le confort de sa condition d’universitaire. C’est un renoncement, un sacrifice. Mais il n’abandonne pas pour autant son « œil historien ».