Dossier / “Que faire de nos angoisses ?”

Les existentialistes au tourment du siècle

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Les existentialistes au tourment du siècle

Jean-Paul Sartre, Boris Vian et Simone de Beauvoir au café Le Procope à Paris, en 1950. © Georges Dudognon / adoc-photos

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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.

Au milieu du XXe siècle, l’angoisse est LE thème à la mode. Les existentialistes français, Sartre le premier, en font le signe de notre liberté infinie. Mais Simone Weil et Simone de Beauvoir, elles, en dressent un tableau bien plus réaliste. Voici le récit de ces angoisses, qui sont encore les nôtres. 

 

Printemps 1941. Tout juste sorti du stalag allemand où il était prisonnier, Jean-Paul Sartre rentre à Paris. À la brasserie Lipp, sur le boulevard Saint-Germain, il rencontre Alberto Giacometti. L’artiste, qui se déplace avec des béquilles après avoir été percuté par une voiture, lui parle de son désarroi et de son anxiété pendant l’Occupation. Il évoque ses sculptures miniatures en plâtre, qu’il cache ou détruit, sa quête d’une juste représentation d’un être humain tourmenté, l’importance du corps et du visage. Sartre y trouve immédiatement des échos à ses propres recherches. Il a entamé la rédaction de son grand traité, L’Être et le Néant, au premier étage du Café de Flore, juste en face. Quelques années plus tard, après avoir vu les statues de Giacometti, il célébrera ces silhouettes fragiles et torturées, « ces esquisses mouvantes, toujours à mi-chemin entre le néant et l’être » (« La recherche de l’absolu », Situations III). Elles sont d’après lui la parfaite expression d’une angoisse fondamentale, d’une interrogation, sans réponse, sur l’avenir : « Une fois, [Giacometti] a eu la terreur du vide ; pendant des mois, il allait et venait avec un gouffre à son côté ; c’était l’espace qui prenait conscience en lui de sa stérilité désolée. » C’est exactement ainsi qu’il définit, dans ses textes, le vertige de la liberté. 

Alberto Giacometti à la galerie Maeght, à Paris, en 1961. © Fondation Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos
Alberto Giacometti à la galerie Maeght, à Paris, en 1961. © Fondation Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

 

Un vent d’est

Si Giacometti incarne la condition de l’homme moderne dans ses figures esseulées en marche vers l’inconnu, si Sartre fait de l’angoisse l’un des thèmes essentiels de l’existentialisme français, c’est parce que cette notion est la basse continue de l’époque. Elle est apparue chez les philosophes dès le début du XIXe siècle. Schelling explore cet affect presque physique d’étroitesse exprimé par le petit mot Angst. C’est l’époque où les promesses rationalistes des Lumières se heurtent aux aspirations de la foi et aux anxiétés romantiques. En 1844, le Danois Kierkegaard publie Le Concept d’angoisse. Il se demande ce que recèle ce serrement de gorge face à « quelque chose qui n’est rien (le langage dit aussi avec prégnance : s’angoisser de rien) ». Selon lui, l’angoisse signale un sentiment de culpabilité ineffaçable. La possibilité de la transgression, comme celle d’Adam face à l’arbre de la connaissance auquel il n’a pas le droit de toucher, manifeste notre liberté. Nous avons tous à porter le malaise qui rattache notre humanité au mal. Freud, chez ses patients, mesure d’ailleurs l’angoisse que font naître des désirs qu’ils refoulent. 

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