Entretien

Le vertige des possibles : entretien avec Claire Marin

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Le vertige des possibles : entretien avec Claire Marin

Claire Marin. © Céline Nieszawer/Leextra via opale.photo

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Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 juin 2024.

La rencontre amoureuse, médiation numérique oblige, a évolué pour le meilleur et pour le pire. Plus d’exigences, plus d’attentes et, sans doute, plus de déceptions. Mais la foudre, souvent espérée, frappe toujours quand elle veut. Pour la philosophe Claire Marin, les jeux de l’amour sont toujours dépendants du hasard. Et tant mieux.

 

La rencontre amoureuse a-t-elle évolué ?
Claire Marin : Commençons peut-être par le plus évident : on rencontre de plus en plus souvent via une médiation numérique. On se contacte en ligne, on discute, puis on rencontre physiquement quelqu’un qu’on connaît déjà un peu. Les applications pour ça sont légion. Mais cette approche numérique existe aussi sur des plateformes qui n’ont pas été conçues à cette fin : Instagram, Twitch, etc. Désormais, il y a tout un temps préalable en amont du premier rendez-vous. C’est un renversement. Auparavant, on rencontrait quelqu’un « en vrai », puis Internet permettait éventuellement de garder le lien. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse. Difficile de dire exactement où se situe la rencontre : dans le premier message ? Dans le premier rendez-vous ?

 

Qu’est-ce que ça change ?
Il y a plusieurs conséquences, pas toutes ­négatives. D’abord, on ose plus. On aborde des gens que l’on n’aurait jamais abordés dans la « vraie » vie – ceux qui nous intimident. Nous avons un sentiment plus grand d’accessibilité. Un sentiment de profusion, aussi : le numérique démultiplie, au moins en apparence, les rencontres possibles. Sans doute cette profusion est-elle en partie une illusion. Les bribes de discussion en ligne ne débouchent pas toujours, loin de là, sur un premier rendez-vous. Souvent, un premier message reste sans réponse car un détail sur le profil a déplu. De part et d’autre, étant donné le sentiment d’abondance, les gens sont sans doute plus enclins à attendre « la bonne personne ». On ne veut pas « perdre » son temps dès qu’un petit détail nous déplaît. On impose à l’autre, avant de le rencontrer, tout un cahier des charges à remplir (parfois minimal, par exemple un plan cul, mais rigide). On ne laisse pas sa chance au « produit », on ne le laisse pas nous surprendre, nous charmer avec un trait dont on n’anticipait pas qu’il pourrait nous plaire, nous séduire. Les applications contribuent à cela, en nous donnant des scores de comptabilités basés sur toute une batterie de critères. Il faut trier pour trouver, dans cette masse infinie de profils, celui qui correspond. Les approches en lignes sont donc souvent très laconiques, et aussi très directes. On dit beaucoup plus franchement ce qu’on recherche, ce qu’on attend de la rencontre…

 

On est plus exigeant ?
Sans doute. Paradoxalement, l’enjeu est moindre que par le passé. Autrefois, on se mettait en couple et ça avait quelque chose de définitif, en particulier pour les femmes. On s’attendrait à ce que les gens se soient montrés particulièrement exigeants ; mais dans les faits, les mariages étaient sociologiquement déterminés. Aujourd’hui, le couple est beaucoup moins rigide, mais on se montre beaucoup plus pointilleux. Ce qui n’est pas seulement une mauvaise chose, loin de là ! Les femmes notamment n’ont pas envie de ­subir ce que leurs mères ont pu subir. La prise en compte des dominations sexistes change la manière dont on ­envisage le couple. Les femmes sont attentives aux red flags lors de la rencontre. À bien des égards, la rencontre ­apparemment facilitée est devenue plus difficile.

 

Le vertige des possibles se meut en déception ?
L’illusion que toutes les rencontres sont possibles a quelque chose de grisant, mais on s’en lasse. L’infini apparent des possibles se referme. Il y a une désillusion, une frustration. Un écœurement même, parfois. Ça n’empêche pas de développer un rapport addictif à ces plateformes. C’est vrai de toutes les plateformes numériques, mais c’est exacerbé avec l’enjeu affectif. Malgré la déception, le possible continue de fasciner. Traditionnellement, on rencontrait des gens qui appartenaient à un certain réseau : réseaux d’amis, de proches, de collègues. Avec les applications, on peut tomber sur quelqu’un que la vie ne nous aurait jamais permis de croiser. Il y a bien sûr en ligne aussi certains déterminismes sociaux qui jouent. Selon les goûts, les centres d’intérêt que l’on affiche, on n’attire pas les mêmes profils. Mais la personne, en général, n’appartient à aucun cercle de connaissance. On ne peut pas compter sur les retours de l’entourage, la réputation… C’est une sécurité en moins. Il arrive que le profil avec qui l’utilisateur discute soit un fake. Les nombreuses arnaques subies par des Européennes esseulées en témoignent – un stratagème très efficace qui joue sur la solitude et le désespoir. L’imposture en ligne peut durer tant qu’il n’y a pas de vraie rencontre. Le numérique permet de s’inventer une vie, de se mettre en scène sous son meilleur jour. Sans parler d’arnaque, les utilisateurs se complaisent parfois dans cette mise en scène de soi, et repoussent le moment de la rencontre. On se construit un personnage en choisissant soigneusement les photos qu’on montre, les intérêts qu’on partage, les musiques qu’on aime (ou qu’on dit aimer)… On ­retarde le face-à-face, on reste dans le virtuel, on ne s’engage pas. On vit avec cette image de nous meilleure que nous-mêmes. Les applications démultiplient ces possibilités. Le réel est évité, mais son retour est d’autant plus risqué : la déception peut être à la mesure du fantasme déployé.

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