Dialogue

Claire Marin-Jeanne Vicérial : de fils
en aiguille

Temps de lecture : 11 min

Claire Marin-Jeanne Vicérial : de fils
en aiguille

Mue n° 5, œuvre de Jeanne Vicérial de 2022 réalisée à la main (sculpture, cordes, fils, fleurs vernies, « tricotissage » – une technique déposée),© Courtesy de l’artiste et TEMPLON, Paris-Bruxelles-New York © ADAGP, Paris. photo © Adrien Millot. Jeanne Vicerial © Joseph Schiano di Lombo - Claire Marin © Celine Nieszawer/Leextra via opale.photo

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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine, en kiosque le 28 mai 2025.

C’est l’histoire d’une rencontre entre la philosophe Claire Marin et l’artiste contemporaine Jeanne Vicérial. La première a fait des ruptures et des coutures le motif d’une réflexion sur les blessures et les transformations silencieuses qui sont la trame de nos vies. La seconde révolutionne le monde de la mode et marque celui de l’art avec ses sculptures en fil. Ensemble, elles ont conçu l’exposition In Silentio, qui débute le 20 juin au Lieu Unique, à Nantes, où elles poursuivent une réflexion sur nos liens et nos attachements.

 

Jeanne Vicérial : J’ai au départ une formation d’artisan costumier pour le théâtre et le cinéma, où j’ai appris à réaliser des vêtements sur mesure. Ensuite, j’ai appris à l’École des arts décoratifs le design de vêtements et j’ai découvert les rouages du monde de l’industrie, avec ses tailles imposées. Je me suis demandé comment produire un vêtement qui s’adapte à notre corps afin que ce ne soit pas le corps qui se modifie pour correspondre aux normes imposées – ce que j’ai appelé le « prêt-à-mesure ». J’ai alors réalisé qu’on avait tous, intrinsèquement, un tissage sur mesure : nos muscles. J’ai copié les livres d’anatomie, fascinée par l’entrelacement des fibres des fascias. L’une de mes premières pièces, une robe épine dorsale, a été réalisée avec un monofilament, un fil unique de 88 kilomètres. Comme des radiographies portatives, ces pièces montrent à l’extérieur ce qui se produit à l’intérieur. Cette recherche m’a conduite à développer une technique qui n’existait pas, le « tricotissage », sur lequel j’ai rédigé une thèse de doctorat. Personne n’était habilité à suivre ce type de recherche « par la pratique » dans l’univers de la mode, et je l’ai donc écrite sous la direction d’un ingénieur et d’une designer. J’ai imaginé de nouveaux outils, parce qu’une pièce réalisée à la main pouvait prendre trois mois de travail. Une première machine a été développée avec l’École des mines en mécatronique. Elle permet de réaliser un vêtement sur mesure, sans chute, de manière locale – à l’inverse des techniques habituellement employées dans la mode, qui consistent plutôt à découper dans de grands aplats de maille, en gaspillant les chutes. J’ai enfin bénéficié d’une année de résidence à la Villa Médicis, où j’ai commencé à habiller les sculptures du parc avec ces vêtements, puis à réaliser moi-même des sculptures-costumes, où se mêlent l’artisanat et l’ingénierie digitale, dans le langage du dessin en trois dimensions.

 

“Que le fil produise de la matière solide, durable et tactile, à partir de simples nœuds est une transmutation quasi magique”Claire Marin

Claire Marin : J’ai été frappée par ces créations lors d’une exposition à Paris. Cela m’a interpellée. J’ai eu le sentiment que j’allais pouvoir bien m’entendre avec quelqu’un… sauf que ce quelqu’un a d’abord été une sculpture ! Le motif des écorchés, ces corps dont on peut se dire qu’ils ont été mis à mal, le secret de la vie dissimulée dans le silence des organes, la curiosité pour ce qui se passe à l’intérieur, font écho à des préoccupations personnelles, qui m’habitent depuis longtemps. Aussi, quand on m’a proposé d’imaginer une exposition, j’ai immédiatement pensé à Jeanne. Plus la discussion a progressé, plus il a semblé qu’un dialogue mélangeant le texte et le tissu, lesquels partagent une étymologie commune, serait une bonne idée. Le motif du tissu est par ailleurs assez présent en philosophie. Montaigne dit, par exemple, que nous sommes constituées de « pièces rapportées », raccommodées comme un motif de costume d’Arlequin. L’enveloppe est le lieu d’une interrogation de l’identité : pourrait-elle n’être qu’un déguisement, une manière de se cacher ? Cependant, ces problématiques sont rarement traitées en tant que telles. Elles peuvent l’être en psychologie ou en sociologie, à travers l’étude de la mise en scène de soi, notamment. Mais le vêtement semble trop féminin ou trop superficiel pour être un objet philosophique sérieux. Je crois, au contraire, que ce qu’on met au plus proche de soi, ce qui est porté tout contre la peau, n’a rien d’anecdotique. J’ai donc été sensible à cette manière de travailler la matière comme un tissu corporel et de restituer quelque chose de la texture du corps par le tressage d’un fil. Que le fil produise de la matière solide, durable et tactile, à partir de simples nœuds est une transmutation quasi magique.

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