Dossier / “Comment recommencer ?”

Prendre des nouveaux départs pour mieux se retrouver ? Ted et Solène parlent de leurs recommencements dans la vie avec Claire Marin

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Prendre des nouveaux départs pour mieux se retrouver ? Ted et Solène parlent de leurs recommencements dans la vie avec Claire Marin

© Joanna Tarlet Gauteur/Signatures pour PM

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Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 janvier 2026.

Nous aussi avons voulu recommencer en inaugurant un nouveau format. Nous avons réuni Claire Marin, autrice de Rupture(s) et des Débuts, Solène Mottaz, étudiante archiviste de 29 ans, et Ted Hardy-Carnac,  réalisateur de cinéma de 41 ans. Tous deux racontent, sous le regard empathique de la philosophe, comment leurs recommencements les ont maintenus dans l’existence et comment chaque nouveau départ recèle une puissance créatrice fondamentale.

 

Pouvez-vous vous présenter tous les trois, en racontant une chose (ou plus) que vous avez recommencée dans votre existence, ainsi que le déclic qui a mené à ce recommencement ?

Ted : À l’âge de 25 ans, alors que j’étais en échange universitaire aux États-Unis, je me suis fait renverser par une voiture. J’ai eu une double fracture ouverte de la jambe, j’ai vu mon tibia et mon péroné sortir de mon corps. J’ai cru qu’on allait m’amputer. J’ai aussi compris que j’étais passé très près de la mort. Après ma sortie de l’hôpital, je suis resté enfermé pendant six mois dans un tout petit studio sans pouvoir marcher. Après cet accident, j’ai fini mes études et j’ai attendu plus d’un an avant de décider de travailler en entreprise, et quand c’est arrivé… j’ai tenu un seul jour. J’avais l’impression de m’enfermer de nouveau. J’étais dans une boîte, mais, pour moi, c’était au sens propre. Je me sentais engoncé dans mon costard. C’était comme si je vivais mon propre enterrement mais avec l’autorisation de sortir de ma tombe le soir. Cet accident a agi comme un détonateur. Je me suis dit : à quoi bon avoir survécu si c’est pour vivre cette vie-là ? Après d’autres tentatives, j’ai fini par suivre petit à petit la voie qui me « parlait » vraiment : celle du cinéma. Je suis en train de réaliser mon premier long métrage.

 

Solène : Félicitations, j’ai hâte de le voir ! Pour ma part, le recommencement est associé à l’image de la pelote de laine. J’ai tiré un fil, et tout ce qui était enfermé et resserré à l’intérieur s’est déroulé. J’ai décidé de démissionner de mon poste de cheffe de projet dans une start-up pour devenir archiviste. Ce changement de voie professionnelle a été entre autres déclenché par la thérapie que j’ai entamée il y a quatre ans. Ce n’était pas juste une reconversion mais une crise existentielle. Pour la première fois de ma vie, je me suis posé ces questions : qu’est-ce que je veux faire ? Qui suis-je ? Qui ai-je envie d’être ? J’ai aussi questionné mon identité sexuelle, mon rapport au genre. J’ai fait mon coming-out bisexuel et j’ai beaucoup changé d’apparence tant physiquement qu’à travers mon style vestimentaire. De fil en aiguille, j’ai recommencé plein de choses dans mon existence. Mon recommencement a été très pluriel !

 

© Joanna Tarlet Gauteur pour PM
Claire Marin. © Joanna Tarlet Gauteur pour PM

“Certaines personnes placées par hasard sur notre route peuvent nous donner l’élan pour rompre avec la continuité d’un parcours qui semble décidé d’avance”Claire Marin

Claire : En vous écoutant tous les deux, je prends conscience que mon parcours résonne beaucoup avec le vôtre. J’ai bifurqué aussi. Après avoir passé l’agrégation et écrit une thèse, un parcours classique de maîtresse de conférences m’attendait. Mais cette période a été marquée par un pic de la maladie auto-immune dont je suis atteinte. C’est le moment où je me suis dit : je ne veux pas de cette vie-là. C’était une bifurcation importante, car je pense que si j’avais gardé cette casquette d’universitaire, je ne me serai jamais autorisée à écrire comme je le fais aujourd’hui. Les accidents dans tous les sens du terme peuvent en effet nous faire changer de voie, mais je crois qu’ils ne sont pas les seuls responsables de nos recommencements. Il y a aussi des rencontres, des gens qui tout d’un coup nous autorisent, par leurs mots ou leur exemple, à faire ce que l’on veut vraiment faire. Dans Hors de moi, le philosophe François Noudelmann souligne à quel point certaines personnes placées par hasard sur notre route – à l’école, dans la rue, en voyage – peuvent parfois nous donner l’élan pour rompre avec la continuité d’un parcours qui semble décidé d’avance. Ces gens nous aident à sortir de ce que le philosophe appelle « l’injonction généalogique », qui consiste à suivre la voie plus ou moins consciemment tracée pour nous par notre histoire familiale. Avez-vous souvenir d’une rencontre de ce genre ?

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