Le billet de Martin Legros

Le verbe et la chair de Jean-Paul Kaufmann et de Pierre Michon. Le billet de Martin Legros

Temps de lecture : 2 min

Le verbe et la chair de Jean-Paul Kaufmann et de Pierre Michon. Le billet de Martin Legros

© Editions Gallimard - Editions des Equateurs

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 février 2025.

On peut difficilement imaginer deux écritures aussi éloignées que celles de Pierre Michon et de Jean-Paul Kauffmann. D’un côté, le prosateur éblouissant des Vies minuscules et de La Grande Beune, élevé par sa mère institutrice dans la Creuse de l’après-guerre, qui a donné corps et voix au mystère des êtres et du désir qui les porte. De l’autre, le fils de boulanger qui s’est arraché à une enfance malheureuse dans un bourg catholique de Bretagne pour parcourir le monde comme grand reporter avant d’être retenu en otage pendant trois ans au Liban et de revenir avec le sentiment durable d’être « le locataire de soi-même ». Et pourtant, ils publient deux récits qui entrent en profonde résonance. Dans L’Accident (Éd. des Équateurs), Kauffmann se saisit de son plus vieux souvenir d’enfance – celui du terrible accident de camion qui emporta, alors qu’il n’avait que 4 ans, l’équipe de football de son village natal, Corps-Nuds – pour interroger son propre destin. Ayant tiré de sa longue fréquentation de la littérature un outil de pensée, il l’utilise pour « ficeler le délié ». Dans J’écris l’Iliade (Gallimard), de composition plus baroque, mêlant quelques moments charnières de sa vie de bourlingueur, souvent érotiques, parfois fantasmés, à ceux des personnages de l’épopée homérique, Michon se met en scène comme un personnage distinct du narrateur et cherche à comprendre comment il est devenu ce qu’il est. Dans les pas de Dante, Kauffmann, qui a connu l’enfer de la mort imminente et a le sentiment depuis d’évoluer « dans une forêt obscure », tente de reconstituer le chemin de sa vie – « car la voie droite était perdue ». Dans les pas d’Homère, Michon, qui croyait avoir perdu la foi dans le pouvoir de la littérature de ressusciter la vie, s’y livre une nouvelle fois à corps perdu et parvient, en dépit de ses propres emballements et de ses obsessions sexuelles, à nous envoûter et à sauver l’essentiel. Même s’il se montre prêt, ultime pied de nez pour cet adorateur de la littérature, à brûler tous les livres de sa bibliothèque, de Homère à Heidegger, dans un étrange bûcher où partent en fumée ses propres idoles. Mais Kauffmann et Michon, dans des styles et par des voies opposées, nous racontent comment ils se sont sauvés eux-mêmes grâce à cet art qui permet au verbe de se faire chair et à la vie de ne pas se défaire.