“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“Comment la politique est-elle devenue existentielle ?” La grande question de Martin Legros
©Thomas Dworzak/Magnum Photos.
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 juin 2026.
Du Covid aux nouveaux conflits militaires et idéologiques, la politique, loin d’être un simple théâtre à distance, s’empare désormais de nos corps comme de nos esprits, constate Martin Legros. Et si, à cette occasion, se révélait une dimension enfouie de nos existences ?
C’est par une expérience vécue et un sentiment personnel que je voudrais me frayer un chemin vers l’hypothèse, un peu spéculative, que je propose sur la politique contemporaine. L’expérience vécue, c’est celle que nous avons tous faite, lors de la crise du Covid et que nous redoutons à nouveau de faire avec le hantavirus : un confinement quasi mondial où une grande partie de nos activités étaient ramenées dans nos foyers et où le sort de chacun semblait suspendu à l’état de vie et de mort du corps social tout entier. Le sentiment, ensuite, c’est celui que j’ai éprouvé dans mon foyer, après les massacres du 7-Octobre en Israël et la guerre à Gaza, lors des discussions avec mes enfants : une crispation extrême des opinions où chacun semble engager plus que des opinions, mais l’idée qu’il se fait du bien et du mal et de son identité. Et je pourrais encore évoquer les inquiétudes exprimées par ma femme, professeure d’histoire-géographie, lors des élections législatives de 2024, où se profilait une victoire du Rassemblement national : « J’ai une boule au ventre qui ne me lâche plus. Je ressens une angoisse terrible, pour moi et pour mes enfants, à la perspective du regard qui s’abattra demain sur nous, les Noirs, comme sur toutes les minorités visibles, dans une société dirigée par l’extrême droite. »
Des retombées du réchauffement climatique aux effets de la guerre sur le prix de l’énergie, en passant par ceux de l’intelligence artificielle (IA) sur le travail, sans oublier les violences sexuelles ou l’anxiété générée par les réseaux sociaux chez les plus jeunes, les exemples abondent. D’où l’hypothèse que je formule : depuis une petite décennie, nous ne nous rapportons plus à la politique de la même manière qu’avant. Au lieu d’être circonscrite à distance, comme sur une scène où nous étions libres de nous engager… ou pas, voilà que la politique s’est emparée de nos corps et de nos esprits. Ce qui explique la place prépondérante prise par les émotions : de la colère à l’envie, de l’indignation à la fierté, elles ont pris le pas sur les idéologies et les programmes – ce que la sociologue Eva Illouz appelle l’« émotionalisation » de la politique.