Philollywood
“Le Parrain”, une tragédie américaine
Al Pacino et Marlon Brando dans “Le Parrain” (1972), de Francis Ford Coppola. © Everett Collection/Aurimages
Cet article est issu du Hors-série n°62 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 août 2024.
Si l’Amérique est le pays de la liberté, c’est qu’elle ne promet pas juste la réussite ou le droit de « poursuivre le bonheur », mais aussi l’invention de soi. Hegel appelait cela la négativité, cette capacité proprement humaine à transformer le monde par le travail pour sortir de l’immédiateté animale et s’élever à la dignité de sujet d’une histoire. C’est ce que racontent La Tache, Le Parrain et A History of Violence.
Le coût de l’existence
Dans son roman La Tache, Philip Roth nous présente Coleman Silk, le self-made-man ultime, celui que Jean-Paul Sartre aurait pu prendre comme incarnation parfaite du programme de la philosophie existentialiste, où chacun est libre de se choisir, de se définir par ses actions : « Faire, et en faisant, se faire », dit Jules Lequier, repris par Sartre dans L’Être et le Néant (Gallimard, 1943). Mais faire ne suffit pas. À qui veut s’inventer, il faut aussi se défaire – de sa famille, de ses origines, de son passé. Tout self-made-man un peu conséquent doit pour commencer devenir un self-unmade man. Sartre reconnaît que l’on naît « situé », et même « englué » dans une famille, une société, une époque, mais qu’on est toujours libre de se créer. L’homme, ce projet. Tout n’est pas si simple. Des projets, Coleman Silk en a beaucoup. Ça tombe bien, il a tous les talents. À un détail près : il est né Noir, en 1926, dans une Amérique où sévit la ségrégation. Travailler pour gagner sa place au mérite ne suffira pas, les dés sont pipés – il va falloir trouver autre chose. Pour échapper aux assignations identitaires, il ne faudra pas seulement s’inventer au sens de travailler, il faudra aussi mentir. Mentir, la seule manière d’échapper à l’essentialisme, en refusant de se laisser enfermer, aussi bien dans le « eux » des racistes de Washington que dans le « nous » communautariste, dans ce « nous les Noirs » censé répondre et résister au « eux les Nègres ». Ironiquement, pour se libérer de son statut de « Nègre », Coleman, qui a la peau claire, va choisir de se faire passer pour juif. Son identité d’emprunt n’est pas moins problématique dans l’Amérique de l’époque, mais devenir « l’amalgame encore inédit de tous les indésirables de l’histoire d’Amérique » lui paraît une bonne idée. Par la complexité de cet amalgame, le voilà assuré, au moins à ses propres yeux, de ne pas être réductible à une identité simple. Mais en devenant un mensonge, Coleman a fait preuve de démesure, d’hybris comme disaient les Grecs, et le paiera de sa vie. C’est l’autre face de l’existentialisme. Tout self-made-man un peu conséquent sait qu’il prend le risque de devenir un self-destroyed man. Tel est le coût de l’existence. Car en Amérique, comme en Grèce antique, tout se paye.
Justice faite maison
Le Parrain, de Francis Ford Coppola (1972), commence par une profession de foi, celle d’un immigré italien déclarant : « Je crois en l’Amérique. » Il a tout pour y croire, ses parents, les Bonasera, l’ont même prénommé Amerigo. Il gagne sa vie honnêtement, dans les pompes funèbres, ne doit rien à personne, et tout à son travail. Pourtant, s’il se présente aujourd’hui au « Parrain » Don Corleone, c’est précisément parce qu’il ne croit plus à l’Amérique et à ses lois. Quand le système légal déçoit un self-made-man, il est naturellement tenté de faire appel à une self-made justice, une justice mafieuse, une justice faite maison, où tout se règle en famille. On retrouve la même tension, mais à l’envers, chez Michael, dernier fils Corleone, qui, pour échapper à sa famille criminelle, et prouver qu’il croit vraiment en l’Amérique, décide de s’engager dans l’armée. Il choisit le devoir et la défense de l’intérêt général plutôt que la défense à tout prix des intérêts familiaux. Le véritable self-made-man, comme l’expliquait Rousseau dans son Contrat social, c’est celui qui renonce complètement à sa liberté naturelle pour la remplacer par la liberté civile.
“La tyrannie du nous, du discours du nous, qui meurt d’envie d’absorber l’individu, le nous coercitif, assimilateur, historique, le nous à la morale duquel on n’échappe pas, avec son insidieux ‘E pluribus unum’...”
Philip Roth, La Tache (Gallimard, 2002)
Deuxième chance
A History of Violence, de David Cronenberg (2005), montre Tom Stall, un époux et père de famille modèle – en réalité, un ancien tueur du nom de Joey Cusack qui, pour échapper à son passé criminel, a changé d’identité, d’environnement et de vie. Quand sa famille d’origine le retrouve, sous la forme d’un frère psychopathe décidé à lui faire la peau, il doit redevenir celui qu’il ne voulait plus être, un tueur sans pitié, pour défendre sa nouvelle existence, sa femme et ses enfants. Le film pose la question de la deuxième chance : peut-on vraiment se refaire, devenir quelqu’un d’autre et repartir de zéro ? Peut-être, mais il faudra affronter son passé et dire la vérité pour espérer s’en défaire – une épreuve douloureuse. Tourner le dos à son passé violent pour construire l’illusion d’un bonheur domestique, semble également dire Cronenberg, n’est-ce pas là l’histoire de l’Amérique ?