Dossier / “Le sentiment océanique”

Le monde et eux : 5 philosophes ont éprouvé le “sentiment océanique” et témoignent

Temps de lecture : 12 min

Le monde et eux : 5 philosophes ont éprouvé le “sentiment océanique” et témoignent

Vue sur le rio Pastaza et la forêt amazonienne, en Équateur. © Image Broker/Andia.fr

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Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine, en kiosque le 10 juillet 2026.

Immersion dans la nature, émotion artistique, pratique de méditation, prise de psychotropes… Cinq penseurs témoignent de leur expérience d’un état modifié de conscience qui les a conduits à un sentiment d’éternité.


Philippe Descola : “Sur fond d’une solitude éprouvée face à l’immensité du ciel, j’ai pleinement fait partie du monde”

L’anthropologue vient de publier Nous sommes les hôtes de la Terre (Arthaud). C’est lors d’un séjour de terrain chez les Achuar, des Indiens jivaros d’Équateur, qu’il a fait l’expérience de la plénitude.

© Franck Ferville pourPhilosophie magazine

© Franck Ferville pour Philosophie magazine

« Il m’est arrivé à plusieurs reprises de ressentir le sentiment océanique. Le souvenir le plus vif que j’en garde, ce fut lors d’un séjour chez les Achuar. On était en pirogue sur le Pastaza, l’un des affluents du fleuve Amazone, c’était pendant la saison sèche, il y avait très peu d’eau, et on était à plusieurs, avec mes amis Achuar, à pousser la pirogue dans les hauts-fonds. Soudain, je me suis rendu compte que la plus proche maison achuar en aval était à environ 80 kilomètres et la plus proche maison en amont était à peu près la même distance. 

C’était un très bel après-midi, il y avait un ciel immense, le fleuve faisait entendre sa respiration puissante. Sur fond de cette solitude éprouvée face à l’immensité du ciel, tandis que j’entendais le brouhaha de l’eau et que je sentais sur ma peau la lumière étincelante du soleil, j’ai eu l’impression de faire pleinement partie du monde. C’est une sensation merveilleuse qui malheureusement n’est pas très commune. Elle est étroitement liée, dans le souvenir que j’en garde, à la sensation que j’avais d’être seul, alors même que j’étais accompagné de mes amis achuar. Et paradoxalement, cette extrême solitude intérieure n’avait rien d’inquiétant ou d’angoissant. Loin de me retrancher du monde, elle m’y inscrivait pleinement. J’étais un minuscule grain de poussière dans un monde d’où les humains s’étaient absentés. Et j’étais bien. »

Propos recueillis par Martin Legros


Natalie Depraz : “Grâce à la musique, j’assiste à un émoussement des frontières entre mon corps et le monde”

La philosophe et phénoménologue qui fait paraître Le Cœur battant de l’ego (Vrin), décrit comment un changement de perception l’a amenée à se sentir davantage « ancrée » dans le monde.

© Collection particulière

© Collection particulière

« Pris littéralement, le sentiment océanique évoque d’abord un rapport à l’eau. Pas une eau statique, mais une eau traversée par des flux, des marées, le goût du sel et des embruns. J’ai pensé à mon lien étroit avec le lac Léman, où je séjourne souvent. Face à une étendue d’eau douce, je ne pense pas avoir jamais éprouvé ce sentiment. Il me faut me dégager du sens littéral, lié à l’océan, pour retrouver des expériences qui touchent à la fois à la dimension organique mais aussi affective et psychique du corps. Le sentiment océanique évoque pour moi un mouvement d’expansion, une émotion diffuse qui permet de réguler les tensions que l’on peut ressentir dans son corps ou son esprit, où l’on échappe à un mode de relation au monde fait de perceptions très localisées et focalisées. Notre mode de perception ordinaire correspond à une attention concentrée, sur les personnes qui nous entourent ou sur les objets que nous nous apprêtons à utiliser. Le sentiment océanique se trouve aux antipodes, avec sa capacité à nous faire sortir de nous-mêmes. Concrètement, il surgit pour moi dans des moments où j’écoute de la musique. Cela se produit lorsque je suis seule ou avec des ami.e.s, et l’écoute de certains morceaux me permet d’ouvrir un espace qui est d’abord sonore, de faire l’expérience de barrières bien plus poreuses entre les choses. J’ai alors l’impression d’assister à un émoussement des frontières entre mon corps et le monde, à un affaissement des démarcations entre les éléments qui composent mon environnement – on parle en anglais de “softening”. En résulte un abri, un cocon protecteur à partir duquel je peux me détendre.

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