Dossier / “Le sentiment océanique”

Qu’est-ce que le “sentiment océanique” ? Réponses avec Romain Rolland

Temps de lecture : 21 min

Qu’est-ce que le “sentiment océanique” ? Réponses avec Romain Rolland

Romain Rolland © Iberfoto/Bridgeman Images - Illustration ©William L. pour Philosophie Magazine

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Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine, en kiosque le 10 juillet 2026.

Alors que la Première Guerre mondiale et la faillite de l’Europe le bouleversent, Romain Rolland découvre la pensée indienne et noue un dialogue avec l’écrivain indien Rabindranath Tagore. Fort de ces lectures et de ces échanges, il éprouve le « sentiment océanique » sur lequel il dialogue avec Freud. Nous présentons un choix de textes issus de ses essais et de sa correspondance révélant l’élaboration de ce concept.

 

Préface par Victorine de Oliveira

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Romain Rolland se trouve en Suisse. Pour celui qui n’a jamais affiché d’engagement véritablement marqué, notamment lors d’une affaire Dreyfus au cours de laquelle il refuse de choisir l’un ou l’autre camp, le symbole ne manque pas d’ironie. À presque 50 ans, l’intellectuel, qui se vantait jusque-là de s’occuper essentiellement des choses de « l’Esprit » et se définit comme « un contemplatif qui aime à voir, à comprendre, à chercher le rythme et l’harmonie cachée », n’est pas mobilisable. La violence du conflit l’horrifie néanmoins au point de provoquer un sursaut : c’est ce dont témoigne Au-dessus de la mêlée, une compilation de textes à rebours de l’esprit belligérant, qui tranche fortement avec une certaine conception du patriotisme en vigueur. Rolland ne cherche plus à ménager toutes les sensibilités, seules comptent son indignation et sa conviction d’une fraternité toujours possible entre peuples français et allemand. De cet effroi face à un Occident capable de s’autodétruire naît la volonté d’entamer un dialogue avec des intellectuels et des pensées considérées d’ordinaire avec condescendance, car issues de pays colonisés. Romain Rolland se passionne ainsi pour l’Inde et ses religions afin de nourrir une réflexion humaniste qui refuserait un point de vue exclusivement occidental.

“Rolland affirme qu’une propagande qui vise à exciter la haine entre les peuples ne peut que représenter une menace pour l’avenir, même en cas de paix”

Lorsque Romain Rolland s’affirme « au-dessus de la mêlée », ce n’est donc pas pour se placer en donneur de leçon dans une position de surplomb, comme certains de ses détracteurs ont pu l’affirmer. Les articles plaident plutôt pour une écoute de toutes les parties, dont il doute qu’elles se haïssent viscéralement, au-delà des intérêts de chaque État : Rolland affirme ainsi à maintes reprises qu’une propagande qui vise à exciter la haine entre les peuples ne peut que représenter une menace pour l’avenir, même en cas de paix. Dès la première année du conflit, il diagnostique une faillite morale qui pousse toute l’Europe, et bientôt tout le monde occidental, dans une course vers l’abîme. Bien seul, il écrit en mars 1915 : « Tandis que l’ouragan de la guerre continue de faire rage, déracinant les âmes les plus fermes et les entraînant dans son tourbillon furieux, je continue mon humble pèlerinage, cherchant à découvrir sous les ruines les rares cœurs restés fidèles à l’ancien idéal de la fraternité humaine. » Ce refus de se joindre aux chœurs de la haine envers l’ennemi lui coûtera cher, et il l’anticipe : « Qui ne veut point délirer comme les autres est suspect. Et dans ces temps pressés où la justice ne s’attarde point à étudier les procès, tout suspect est un traître. Qui s’obstine à défendre, au milieu de la guerre, la paix entre les hommes, sait qu’il risque pour sa foi, son repos, sa réputation et ses amitiés mêmes. Mais que vaudrait une foi pour qui on ne risque rien ? » 

Cette « foi » entre pacifisme et humanisme, Rolland la doit en bonne partie à sa fréquentation de textes dont seuls quelques érudits ont alors connaissance – fréquentation uniquement théorique par ailleurs, puisqu’il ne fera jamais le voyage jusqu’en Inde, adoptant ainsi une posture orientaliste au sens que lui donne Edward Said. Que cherche-t-il dans la Bhagavad-Gîtâ ou encore les Upanishads, ces textes philosophiques, religieux ou poétiques qui forment le socle de l’hindouisme ? Rolland espère un souffle, un salut, de quoi rendre à une Europe fourvoyée dans la guerre une forme de réenchantement. Dans sa correspondance, il ne mesure pas son enthousiasme : « Cet univers est trop riche, trop plein ! Ma poitrine éclate. Elle est trop petite pour le contenir », s’emballe-t-il. Ailleurs, il regrette : « Je crois à cette incarnation, je me suis trompé de maison. »

La lecture de ces textes de l’Inde ancienne le conduit à s’intéresser aux intellectuels contemporains, dont le philosophe et poète Rabindranath Tagore, qui fait partie de ses lecteurs et admirateurs. C’est par la reproduction d’un de ses discours antinationalistes et universalistes que Rolland découvre la pensée de Tagore en 1916. Ce dernier critique une civilisation occidentale asservie au capitalisme industriel, coupable d’une « gloutonnerie terrifiante et sans espoir, d’exploitation en grand des nations par les nations, de machines aussi colossales pour transformer en hachis de grandes portions de la Terre ». De quoi interpeller un Romain Rolland affligé par la faillite de l’Europe et excédé par les procès en trahison que lui intentent ceux qui ne comprennent pas sa démarche pacifiste. Une correspondance soutenue, ainsi que quelques visites de Tagore à Paris, noueront une amitié entre les deux prix Nobel de littérature. 

L’après-guerre signe la fin du joug colonial pour l’Inde, qui voit s’affronter différentes méthodes politiques et intellectuelles pour se débarrasser de l’occupant britannique. Tagore n’endosse ainsi pas complètement la démarche de Gandhi, à qui il reproche de jouer dangereusement sur les cordes religieuses et nationalistes. Rolland se passionne toutefois pour les deux figures, notamment pour la philosophie de la non-violence, et écrit une biographie du Mahâtmâ publié en 1924, qui contribue largement à faire connaître le guide spirituel en Europe. Les deux ne se rencontrent toutefois qu’en 1931. Le réel rattrape alors un écrivain peut-être trop exalté par son idéal : Rolland est quelque peu heurté par un mode de vie ascétique imposé à tout son entourage, ainsi que par la glorification du sacrifice qu’implique la non-violence. Résultat : « Dois-je l’avouer, j’ai ce jour-là le sentiment que la voie de Gandhi est si nettement tracée, et – en beaucoup de choses – si distincte de la mienne que nous n’avons guère à discuter ensemble. »

De ce dialogue avec la pensée indienne davantage fondé sur des fantasmes que sur une confrontation réelle aux lieux et aux personnes, Rolland tire par ailleurs un concept dont il trace les contours au fur et à mesure d’une correspondance avec Freud : le sentiment océanique. Sa définition n’est pas aisée, oscille entre sentiment d’appartenance au Tout, exaltation intense ou, au contraire, apaisement proche de l’absence de sensation, et donc de la mort… En discutant avec le père de la psychanalyse de ce que la philosophie indienne a pu lui inspirer, Rolland participe toutefois à la circulation d’idées nouvelles et joue à plein ce rôle de « trait d’union entre les deux Révolutions : celle de Gandhi et celle de Lénine », auquel il aspire tant.

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