Idéologie
Le “marxisme culturel” : anatomie d’une peur
Paris, le 17 décembre 2025. Le député UDR Charles Alloncle, rapporteur de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, pendant une audition de Radio France à l’Assemblée nationale. © Adnan Farzat/NurPhoto/AFP
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L’audiovisuel public est-il systématiquement de gauche ? Cette suspicion a plané sur les auditions à l’Assemblée menées par le député ciottiste Charles Alloncle. L’accusation n’est pas neuve et porte un nom : le « marxisme culturel ». Que cache ce terme polémique : une réalité historique, une doctrine cohérente ou une construction idéologique ? Enquête.
L’expression polémique de « marxisme culturel » ne vient pas des auteurs marxistes eux-mêmes, mais de ceux qui entendent dénoncer l’emprise que l’idéologie marxiste exercerait sur la vie des idées autant que sur l’enseignement et les médias. Elle a pourtant, de manière indirecte et détournée, des origines liées à des penseurs marxistes.
Chez les marxistes : “hégémonie culturelle” et “industrie culturelle”
C’est d’abord le cas d’Antonio Gramsci, dont les Cahiers de prison, rédigés entre 1929 et 1935, développent la notion d’« hégémonie culturelle », pour désigner une classe dominante qui assoit sa puissance non seulement sur le terrain économique mais encore par la diffusion de ses normes et de ses valeurs à travers la société civile, qu’il s’agisse de l’école, des Églises, de la presse ou, d’une manière générale, de la culture populaire. Mais Gramsci n’évoque jamais quelque chose comme un « marxisme culturel » et n’esquisse aucune stratégie de subversion des institutions. Il se contente de proposer une analyse structurelle du pouvoir culturel, sans jamais évoquer une infiltration organisée.
“La domination investit les formes de vie et, indirectement, jusqu’aux manières de percevoir le monde”
C’est également le cas de l’École de Francfort. Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse et leurs collègues ont, à partir des années 1930, élargi la critique marxiste du capitalisme en l’appliquant aussi à la culture, aux médias, aux opinions. Leur concept d’« industrie culturelle », forgé dans La Dialectique de la Raison de Horkheimer et Adorno (1944), désigne la façon dont le capitalisme tardif aliène les individus non plus seulement par l’exploitation du travail, mais aussi par le loisir standardisé et la consommation de masse, comme une propagande diffuse. La domination, expliquent-ils, investit les formes de vie et, indirectement, jusqu’aux manières de percevoir le monde.