Essai libre

L’art doit-il forcément être politique ? Un texte inédit de Mazarine M. Pingeot

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L’art doit-il forcément être politique ? Un texte inédit de Mazarine M. Pingeot

Musée du Louvre (Paris), le 28 janvier 2024. Deux activistes du collectif Riposte alimentaire jettent de la soupe sur le tableau La Joconde, de Léonard de Vinci. © Riposte alimentaire via Sipa

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Tandis que certaines œuvres se voient mises à l’index du fait des opinions politiques de leurs auteurs et que d’autres se veulent ouvertement militantes, Mazarine M. Pingeot se demande s’il est possible de libérer l’art des formes contemporaines de l’idéologie.

 

À l’heure où la lecture est en faillite, et avec elle la littérature – et plus spécifiquement la fiction –, où la culture se consomme sur des plateformes et où l’art n’est plus que l’objet de spéculations sur un marché qui, lui, se porte bien, il semble anachronique de s’intéresser à la création, et plus encore aux relations que l’art entretient avec la politique. Pourtant, plusieurs événements ont remis au cœur de l’espace public cette délicate question : des événements sans lien les uns avec les autres mais qui tous ont suscité des débats virulents, manifestant un retour en force de la position dominante de la politique sur l’art. 

Outre-Atlantique, la censure sévit, et l’on ne compte plus l’interdiction de livres dans les bibliothèques et les écoles. Tout ce qui est supposé « woke » est frappé d’opprobre et d’interdit. Le phénomène s’étend aux productions populaires et grand public comme dernièrement la série animée Transformers: Earthspark, diffusée sur Netflix, qui contient un personnage utilisant les pronoms neutres « they/them », symbole de reconnaissance d’identités non binaires. Elon Musk, suivi par plus de 180 millions d’abonnés, tweete alors : « Cancel Netflix ». Dans cette politique du « cancel », il n’est fait aucune distinction entre ce qui relève du divertissement et ce qui relève de l’art ; tout doit être soumis à la morale du moment, celle des puissants – en l’occurrence puritains et réactionnaires. Le New York Times recensait en mars dernier plus de deux cents mots et acronymes devant être évités ou supprimés des documents gouvernementaux américains – ce qui devrait s’étendre à la production littéraire. Comme l’a rappelé Donald Trump, « les mots sont importants et peuvent avoir des conséquences inattendues ». 

Dans un autre registre, le lien entre l’homme et l’œuvre est redevenu le support d’une critique de l’œuvre. Lien que Proust avait en son temps fustigé dans son Contre Sainte-Beuve en distinguant le moi de l’auteur de l’être social, ouvrant la voie à la « mort » progressive « de l’auteur »* [lire le lexique en fin de texte pour les termes suivis d’une astérisque], déclarée par Roland Barthes, Michel Foucault ou encore Maurice Blanchot. Chez Sainte-Beuve*, ce sont les gages de moralité de l’auteur qui conféreraient à l’œuvre sa valeur. Critique bourgeoise s’il en est, mais qui revêt aujourd’hui de nouveaux atours : en effet, la figure de « l’auteur » a survécu aux attaques en règles du structuralisme pour revenir glorieuse, à travers un double processus inversé : celui qui consiste à boycotter les œuvres d’un auteur dont on considère par ailleurs et parfois de façon légitime qu’il n’est pas une « bonne personne » ; et l’autre qui consiste à promouvoir les œuvres en mettant en avant leur auteur invité sur les plateaux télé, interviewé dans les journaux, antonomase* de son œuvre. Le marketing culturel fonctionne sur le même principe qu’une certaine forme de militantisme : l’identification d’un lien de propriété entre l’homme et l’auteur, l’illusion d’une transparence entre celui qui signe son livre ou dont le nom figure en tête du générique, et l’œuvre telle qu’elle se déploie, qui serait le réceptacle des intentions conscientes et claires d’un sujet « maître et possesseur » de ses productions. L’économie capitaliste se marie harmonieusement avec l’idéologie du sujet-individu possessif et récupère à son profit toute production culturelle. 

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