Dossier / “Comment trouver les mots justes ?”
Conjurer la bêtise artificielle : Mazarine M. Pingeot dialogue avec Catherine Malabou
Mazarine Pingeot (à g.) et Catherine Malabou. © Astrid di Crollalanza/Opale.photo — © Valentine Vermeil pour PM
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Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.
Les machines, comme ChatGPT ou Claude, sont en train de modifier en profondeur notre rapport au langage, tant dans l’écriture que dans la lecture. Comment éviter la dépossession ? Les philosophes sont partagées : Mazarine M. Pingeot nous enjoint de garder nos distances, tandis que Catherine Malabou nous invite à faire le saut.
Mazarine M. Pingeot : Habitués à considérer, depuis Aristote, que le logos est le propre de l’homme, nous nous retrouvons devant une situation assez nouvelle avec l’arrivée des grands modèles de langage, type ChatGPT. Pour la première fois, nous avons des échanges linguistiques vraiment complexes avec des entités non humaines.
Catherine Malabou : C’est une mutation, voilà qui est incontestable. Quand vous dites que le langage est le propre de l’homme, c’est vrai. Mais comme les mathématiques ou le calcul. Et nombre de philosophes majeurs, à commencer par les Grecs, ont considéré qu’il pouvait exister un langage logique détaché des rapports immédiats aux humains. Quand Aristote a le projet d’établir les lois de la logique, il cherche les liens permettant d’assembler les propositions ou de construire les énoncés qui seraient indépendants des croyances, opinions ou désirs qu’on va trouver chez tel ou tel locuteur humain. Il est donc déjà à la recherche d’un fonctionnement autonome du langage. Même chose chez Descartes, quand il fonde la mathesis universalis, il rêve d’un langage mathématique universel, sans parler de la caractéristique universelle de Leibniz [il rêvait lui aussi d’une langue de calcul universelle et a inventé une machine calculatoire théorique, le calculus ratiocinator]. L’algorithmisation du langage ne rompt donc pas, me semble-t-il, avec la tradition rationaliste ; elle en constitue peut-être l’aboutissement paradoxal. Ce qu’il y a de neuf n’est pas dans l’idée d’un langage autonome mais dans le fait que cette autonomie devienne opératoire et conversationnelle.
“Le langage est tourné vers l’altérité, vers l’Autre, or il n’y a pas d’altérité en ce sens dans la machine”
M. M. P. : Tout dépend de ce qu’on appelle le langage. S’il s’agit d’un système de signes, alors, oui, il peut être délégué à des algorithmes. Mais trois autres directions sont envisageables. D’abord, Aristote, même s’il fonde la logique, considère que le langage est le matériau du politique, ce qui permet de délibérer et d’organiser la vie en société, et l’arrivée des IA, leur usage pour construire les discours diffusés dans l’espace public, constituent un défi lancé à la démocratie. D’autant plus que ChatGPT, Claude ou Gemini sont développés par des entreprises privées. Ensuite, il y a la question de l’adresse : pour un philosophe comme Emmanuel Levinas, le langage est tourné vers l’altérité, vers l’Autre, or il n’y a pas d’altérité en ce sens dans la machine. Enfin, le langage est ce qui permet d’exprimer l’expérience vécue, et donc de se constituer en tant que sujet. Mais à quelle expérience vécue dans un corps ChatGPT pourrait-il bien faire référence ?