Dossier / “Que faire de nos angoisses ?”
L'angoisse, un moteur pour la création ? Les artistes répondent
Zaho de Sagazan. © Emma Picq
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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.
Une chanteuse, un humoriste, un écrivain et une cinéaste racontent comment l’angoisse se manifeste dans leur processus de création et se révèle souvent une source d’inspiration vertigineuse.
Zaho de Sagazan : “La vraie question est de savoir pourquoi tout vrille”

Zaho de Sagazan © Emma Picq
Après avoir enflammé la France avec ses concerts, émerveillé le monde avec son interprétation d’Édith Piaf lors de la cérémonie de clôture des jeux Olympiques, la chanteuse, lauréate de quatre prix aux Victoires de la musique, vient de sortir Le Dernier des voyages, une version augmentée de sept titres de La Symphonie des éclairs, où il est question de nos « travers », de nos « névroses » et de nos « métamorphoses ».
« Je n’ai jamais été stressée à l’idée de monter sur scène, en revanche, l’angoisse arrive rapidement dans le studio, dès que je dois figer du son. Elle se traduit physiquement, j’ai du mal à respirer, comme si l’on m’appuyait sur le thorax. Et quand on me presse de donner mon avis, j’ai parfois envie de tout arrêter. Mes partenaires le comprennent et j’ai appris à leur dire quand je ne sais pas. L’angoisse naît en fait d’un défaut de communication, faute d’avoir pu fournir une réponse. Mais quand on reste avec sa question, un tourbillon de pensée se crée dont il est difficile de sortir. Un mur d’angoisse se dresse qu’il est dur de briser – c’est The Wall des Pink Floyd ! Souvent, l’autre me sort de l’angoisse par une main rassurante posée sur un genou ou par une parole, qui donnent du recul. Autrement, je me mets au piano, l’endroit où je me sens le mieux depuis que j’ai 15 ans, pour quelques accords qui me font du bien. Dans le chant aussi, le souffle sort et fait ressortir l’angoisse automatiquement. La pression s’envole avec la respiration. On peut aussi apprendre à entendre l’angoisse monter avant qu’elle ne se place dans l’entièreté du corps, en se souvenant qu’elle répond à une exigence. Par exemple, le fait que je sois angoissée en studio est le signe que ce que je fais ne me convient pas, qu’il faut changer. Je l’évoque dans mon nouveau titre, “Ô travers” : “Donnez les vôtres, j’en ferai quelque chose.”
C’est bien d’être joyeux, mais la vraie question est de savoir pourquoi tout vrille. Comment passe-t-on d’apaisée, faisant de la musique avec des gens qu’on aime, à angoissée ? Créer ne répond pas nécessairement à ces questions mais permet de les formuler et d’avancer. Il faut donc écouter ses angoisses, comme on écoute sa tristesse. Il y a en elles une énergie de fou que l’on peut transformer. C’est ce que raconte “La Symphonie des éclairs” : des pleurs transformés radicalement par la création, comme fait le peintre avec le trait de son pinceau. Mon nouvel album a été moins douloureux à réaliser que le premier pour lequel j’avais une angoisse, qui était de mourir avant qu’il ne sorte. Elle est maintenant levée. Dans un essai que j’adore, Montaigne montre que l’imagination, qui nous fait aimer, éprouver de la compassion pour l’autre et qui reste le bien le plus précieux pour créer, est aussi la raison de tous nos maux, qui nous éloigne des animaux. Eux, très rationnels, ont peur parce qu’ils entendent un bruit. Nous… on imagine.
L’un de mes plus grands moments d’angoisse a ainsi été mon premier Olympia. Elle est montée trois jours avant. Le live était filmé, et mes parents y assistaient. Il devait représenter deux ans de tournée. Le matin du spectacle, je me suis réveillé en me disant que la journée allait être très compliquée. Ma grande sœur Leïla, danseuse, m’aidait pour la chorégraphie. On a pris un café et je voyais mon nom affiché en grosses lettres sur la façade de la salle, comme j’en avais toujours rêvé, mais je me disais : “C’est un cauchemar, qu’est-ce qui m’arrive ?” On est entré en répétition pour les balances, et je me suis mise à trembler. Impossible de sortir ma voix, en larmes devant l’équipe médusée. Je me rappelle m’être dit : “C’est foutu.” Leïla a eu une réaction merveilleuse. Elle n’a pas cherché à me consoler. Elle a demandé aux musiciens de jouer “Dansez”, une chanson qui clôt le spectacle et qui invite à la métamorphose, à la libération par la danse. J’étais tétanisée, mais ma sœur a commencé à tourner autour de moi, à me prendre le bras, à me taper sur l’épaule, à sauter. Au bout de dix minutes, après cette diversion totale, la force m’est revenue et j’étais prête à “péter” l’Olympia ! »