Dossier / “Que faire de nos angoisses ?”

À pas de néant

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À pas de néant

© juul kraijer - Untitled, 2023-2024

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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.

L’angoisse n’est peut-être pas seulement le gouffre dans lequel on sombre mais aussi le moteur de nos transformations. Et si, grâce à elle, on se recomposait ailleurs et autrement ?

 

Qu’est-ce que l’angoisse ? Ce n’est pas une simple émotion, comme la colère ou la joie. Ce n’est pas non plus un sentiment, comme l’amour ou la mélancolie. Les philosophes la décri-vent comme un état plus large, une disposition ou une tonalité fondamentale. L’angoisse attrape pêle-mêle ce que vous pensez et ressentez à un moment donné, elle vous englobe et vous excède. 

La définition de référence du concept d’angoisse, dans la tradition philosophique, se trouve dans Être et Temps (1927) de Martin Heidegger. Heidegger a lu de près les poètes romantiques allemands, et il ne fait aucun doute que sa manière d’envisager l’angoisse comme une confrontation vertigineuse avec l’essentiel lui vient de la culture romantique, des Hymnes à la nuit (1800) de Novalis ou encore des poèmes de Friedrich Hölderlin. Pour relever les traits principaux de la disposition angoissée, Heidegger se livre à une comparaison systématique avec la peur. La peur survient à cause d’une menace précisément située dans l’espace. Quelque chose de nocif est à proximité de nous. Cette nocivité ne nous a pas encore frappés, mais elle pourrait le faire. Nous avons donc toujours peur « devant » quelque chose. 

Mais dans le cas de l’angoisse, il n’y a pas d’objet précis. La source de l’angoisse n’est autre que nous-mêmes. La plupart du temps, nous évitons de nous poser des questions sur notre être ou sur notre fin. Et puis le grand carrousel de nos occupations s’arrête, et il n’est plus possible d’esquiver le tourment qui fait le fond de la condition humaine : « Ce devant quoi l’angoisse s’angoisse est l’être-au-monde même », écrit Heidegger. L’angoisse, quand elle nous saisit, produit un esseulement, nous nous sentons libres mais en même temps menacés, car nous nous savons promis à mourir. L’angoisse nous arrache soudain toute familiarité avec ce qui nous entoure, à travers elle le monde nous paraît comme frappé d’étrangeté. 

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