Dossier / “Que faire de nos angoisses ?”
Le commun du mortel : expériences de l’angoisse
© William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.
Lorsque nous nous sommes réunis en conférence de rédaction pour préparer ce dossier, nous nous sommes rendu compte que nous n’avions pas tous la même expérience de l’angoisse. Celle-ci est résolument plurielle : pour rendre compte de la variété de ses formes, voici cinq récits personnels de nos journalistes.
La solitude : “L’humanité pouvait bien avoir disparu d’un coup”

© William L. pour PM
« Cela fait déjà deux ou trois semaines que nous sommes confinés, et, pour ma part, cela n’a rien d’une épreuve insurmontable. Bien sûr, l’insouciance me manque, ainsi que mes amis, les terrasses, les concerts, le simple fait de pouvoir sortir sans bizarrement s’autoriser soi-même à le faire… Mais le travail occupe largement mes journées – la rédaction de Philosophie magazine est alors loin de tourner au ralenti, bien au contraire –, et j’ai l’impression de vivre une solitude assez privilégiée : après tout, certains doivent partager la même surface que mon appartement, trente mètres carrés, à trois ou à quatre. Je ne me sens pas particulièrement déprimée ni angoissée. Je ne comprends donc pas bien ce qui m’arrive ce soir où je regarde la rue par ma fenêtre, une tasse de thé à la main. D’ordinaire, cette rue du quartier de Pigalle, à Paris, est très animée, même à une heure avancée de la nuit : ça boit des verres et ça grignote sur le trottoir d’en face, ça discute, ça se drague, ça se presse pour rejoindre des amis, ça envisage le prochain comptoir où poser le coude, le prochain club. Mais tout cela a cédé la place à un vide, à un silence de mort. Il fait nuit, et j’ai subitement la conviction que cela va durer pour toujours – j’en viens presque à douter que le soleil se lève à nouveau. Je me souviens m’être très précisément dit : “Ça ne va jamais s’arrêter…” Les minutes passent mais pas un seul être humain en vue, même pour promener son chien. L’humanité pourrait bien avoir disparu d’un coup que cela ne se passerait pas autrement. J’ai l’estomac noué, la gorge serrée, les oreilles qui bourdonnent, la respiration qui s’accélère sans raison. Les murs de mon appartement, d’ordinaire rassurants, prennent soudain des allures de prison – j’ai presque l’impression qu’ils se rapprochent. Quand bien même parviendrais-je à m’échapper, à quoi bon, si c’est pour errer dans ce qui ne ressemble plus qu’au squelette décharné de mon quartier ? Tout cela a fini par se dissiper, je ne sais plus comment. J’ai tout de même pris cet épisode d’angoisse comme une alerte : on a beau se rassurer sur sa situation, les événements nous affectent parfois plus qu’on ne le pense. »