Dossier / “Où commence la tyrannie ?”

La tyrannie : un poison mondial

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La tyrannie : un poison mondial

©Patrick Batard / Hans Lucas

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Contrairement à la dictature, la tyrannie ne naît pas forcément d’un coup de force. Elle s’insinuerait plutôt insidieusement dans des structures démocratiques, comme l’affirment ici des penseurs venus de Hong Kong, d’Argentine, de Hongrie, de Géorgie… et de France.

France / Gaspard Kœnig : “Nous sommes à nous-mêmes nos propres tyrans”

Défenseur de la simplification administrative et législative, le philosophe et romancier Gaspard Kœnig s’inquiète du recul des libertés en France et de l’émergence d’un « despotisme démocratique ». 

 

« Il est utile, d’abord, de distinguer “État de droit”, “démocratie” et “liberté réelle”. Commençons par le plus simple : l’État de droit. En France et dans les pays occidentaux, il existe bien sûr des garanties de libertés individuelles, même s’il est regrettable que l’Hexagone soit toujours à la traîne des nouvelles libertés qui ne nuisent à personne, concernant les drogues ou la fin de vie, par exemple. 

“En France, ce que j’appellerais la ‘liberté réelle’, la liberté d’action quotidienne, ne cesse de se restreindre”

Du point de vue démocratique, en revanche, la France me paraît plus mal en point, puisque le système ne tient plus, globalement, que sur la seule élection du président de la République, point de fixation qui empêche le débat parlementaire de se dérouler de manière apaisée et constructive. Or Tocqueville l’écrit : un système où il n’y a plus d’intermédiaires et qui se contente d’une élection du chef tous les cinq ans est un système qui tourne naturellement au despotisme démocratique. Aussi brutale et mal intentionnée qu’elle soit, il faut entendre la critique du vice-président américain J. D. Vance, qui a décrit dans son livre Hillbilly Élégie l’abandon des classes populaires par les élites et qui met en garde contre leur sentiment d’exclusion de la communauté politique. Par ailleurs, au-delà de la France, nos sociétés occidentales fondées sur la “liberté des Modernes” sont obligées de multiplier les normes et les contraintes pour que les individus autonomes puissent cohabiter sans se fracasser les uns contre les autres. L’idéal des Lumières était remarquable mais il a abouti de manière inhérente à une société extrêmement contrainte et normée. Tout y est réglé, organisé, cadastré. Difficile de parler de tyrannie en France, mais ce que j’appellerais la “liberté réelle”, la liberté d’action quotidienne, ne cesse de se restreindre.

J’ai été très frappé par une réflexion de l’anthropologue David Graeber dans son livre Bureaucratie. Il fait l’hypothèse que le paysan sous Louis XIV était peut-être plus libre que le citoyen dans nos pays développés. Il veut dire par là que, même si, évidemment, les régimes monarchiques étaient arbitraires, les restrictions de liberté n’y étaient pas aussi quotidiennes et systématiques. Il y avait, évidemment, beaucoup moins de droits mais aussi plus de démocratie concrète, donnant la capacité de prendre en main localement ses propres affaires, d’avoir un pouvoir de décision sur la vie collective au sein, par exemple, des assemblées de village. Les restrictions de liberté sont désormais votées démocratiquement par nos représentants mais elles n’en sont pas moins insupportables. Lors d’un reportage sur les prisons ouvertes, je me suis interrogé sur la définition de la liberté. Les détenus y sont assez autonomes dans leurs mouvements mais se sentent profondément privés de liberté. La prison, ce n’est donc pas juste l’enfermement physique mais le sentiment d’être sous contrôle et de devoir rendre des comptes. À l’inverse, la liberté n’est pas l’absence de contraintes mais l’absence de surveillance.

Cette disparition progressive des “petites libertés”, trop insignifiantes pour qu’on ait envie de lutter en leur faveur, m’angoisse. Je vais vous donner quelques exemples récents. Ces dernières semaines sont apparues les autoroutes en “flux libre”, où les péages sont remplacés par des portiques avec des caméras. Au nom d’une efficience par ailleurs contestable, l’identification est systématique : un pas de plus vers la fin de l’anonymat dans l’espace public. Autre exemple : j’habite dans un hameau normand. La population est en colère parce que les lieux-dits ont été rebaptisés par un numéro et un nom de rue quelconques, effaçant des siècles d’histoire pour faciliter le travail d’Amazon. Dernier exemple : les caméras de vidéo-surveillance intelligentes expérimentées durant les jeux Olympiques se généralisent. Personne ne proteste par peur des attentats… J’ai le sentiment quasiment claustrophobique que l’espace se trouve de plus en plus quadrillé. On a beau être dans un régime de libertés individuelles et d’élections libres, il n’empêche qu’on perd beaucoup de marge de manœuvre personnelle, de “capacité d’errance” pour reprendre une expression de John Stuart Mill.

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