Dossier / “Où commence la tyrannie ?”
Pablo Stefanoni : “La légitimité de Milei provient du fait d’être un ‘politicien antipoliticien’”
Pablo Stefanoni. ©undacionkonex.org
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 avril 2025.
Auteur de La rébellion est-elle passée à droite ? (La Découverte, 2022), le journaliste et essayiste argentin Pablo Stefanoni fait le bilan de plus d’une année de mandat du président Javier Milei.
« Bien qu’il ait annoncé être une taupe venue détruire l’État de l’intérieur, Milei utilise l’État pour renforcer son projet politique et son parti, La Libertad Avanza [“La liberté avance”]. Sa vision de la politique est passablement autoritaire. Ce n’est pas un hasard s’il parle de liberté mais jamais de démocratie. Sa vision est proche de celle des techno-réactionnaires américains qui soutiennent que le pouvoir doit être exercé de manière quasi monarchique, comme un PDG dans une entreprise – Elon Musk, Peter Thiel ou Curtis Yarvin ne font plus semblant de croire en la démocratie. Durant cette année, Milei a profité de la crise du système politique et des divisions de l’opposition pour avancer, à partir du pouvoir présidentiel, contre les institutions républicaines. Il a qualifié le Parlement, où son parti est minoritaire, de “nid de rats”, a nommé des juges à la Cour suprême par décret, a menacé les diplomates qui ne se plient pas à sa politique étrangère antimultilatéraliste de purges, a attaqué de manière virulente et réduit le financement des universités et des centres de recherche, et insulte quotidiennement les journalistes qui osent le critiquer. C’est un populiste de droite qui déteste les médiations institutionnelles, mais, en plus, il se croit un messie, allant jusqu’à se comparer à Moïse. La rhétorique ultra-virulente et ordurière de Milei, renforcée par des armées de trolls financées par le gouvernement, empoisonne la conversation publique et crispe fortement la vie politique. Il a capté un mécontentement social alimenté par l’inflation, la corruption et le déclin du pays dans de multiples domaines. Mais ce n’est pas un “homme fort” au sens traditionnel. Sa manière de gouverner est peu conventionnelle. Sa légitimité provient du fait d’être un “politicien antipoliticien”, et son succès, ou son échec, se joue sur le terrain économique. C’est une présidence marquée par une utopie anarcho-capitaliste qui, en pratique, se traduit par une forme de néolibéralisme autoritaire, mais je ne pense pas que ce soit une dictature. Aujourd’hui, la société argentine n’accepterait pas une dictature. Et l’armée, contrairement à d’autres pays de la région, n’est pas un acteur politique en Argentine. Ce que fait Milei, c’est utiliser le pouvoir présidentiel parce que l’opposition ne veut pas ou ne peut pas l’arrêter – la droite conventionnelle ne veut pas, le péronisme kirchnériste ne peut pas –, tandis que la justice s’est montrée jusqu’à présent servile. Cela se produit en grande partie parce que Milei reste fort dans les sondages. C’est en partie ce que fait Trump. »